Témoignage d’Henri RENOLLEAU, compagnon de cellule de Emile-Paul MADELRIEU

Henri Renolleau, greffier au Tribunal de commerce de Poitiers fait une déclaration devant la Commission d’épuration du CDL en la séance du 19 octobre 1944.

Voici la copie intégrale de ce témoignage.

           « Je suis entré le 3 juin à la prison et c’est le mardi suivant, 6 juin, que MADELRIEU a été amené avec moi dans ma cellule. C’était une vraie loque humaine, les jambes écartées, tremblant, une figure pâle, je ne peux pas vous le définir tellement ça dépassait la réalité. Tout d’abord j’ai cru que c’était une mise en scène et je me suis méfié, si bien que je ne lui ai presque pas parlé pendant une heure ou deux.

            Ensuite je suis allé lui chercher une paillasse et il s’est assis dessus, en disant : « c’est des roses ici ». Il était très faible. Un moment après il s’est levé et est venu s’asseoir près de moi et m’a montré ses jambes. Elles étaient couvertes à l’avant et à l’arrière de marbrures noires, lie de vin, il a également soulevé sa chemise, son pauvre corps était pareil, surtout les omoplates et les côtes. « Ils m’ont eu » disait-il toujours. Comme il tremblait toujours je l’ai étendu sur sa paillasse et comme ma femme m’avait fait passer un morceau de gâteau je le lui donnais. Il me dit « Merci » et essaya de le manger, il en mangea un tout petit peu mais il rendit ; d’ailleurs il n’absorba rien pendant tout le temps qu’il fut avec moi. Jusqu’au lendemain ses souffrances ne furent pas trop grandes, mais le mercredi il commença à souffrir terriblement ; il avait des éructations et des hoquets qui faisaient trembler les murs de la prison et qui ont été entendus par d’autres détenus pourtant situés assez loin de nous.

            Nous étions au 1er étage, à la cellule 25. Un jour j’entendis appeler MADELRIEU, Cellule 25. Un gardien est venu le prendre et j’ai entendu BERCY lui crier : « Plus vite, plus vite, ou je te tue ». Il est revenu 10 minutes après. Cette fois-ci il avait été descendu à la cave.

            Une seconde fois on vint le rechercher, mais cette fois-ci ils ne l’ont pas fait descendre. Il a été entendu dans la chapelle. En revenant il me dit : »Ils ont arrêté l’un de mes copains et ils m’ont confronté avec lui. J’ai dit que je le connaissais. Il est un peu plus jeune que moi. Du reste tu vas bien entendre, il va certainement y passer lui aussi ». Effectivement, un peu avant la soupe et pendant 25 minutes environ, j’ai entendu des cris terribles qui arrivaient jusqu’à ma cellule. Inutile de vous dire qu’on participe moralement à la souffrance de ces pauvres types dans ces moments-là. J’entendais les coups de nerf de bœuf sur le pauvre corps, et le malheureux criait : « papa, maman, au-secours ». J’entendais également la voix de Bercy qui criait : «  Salaud, salaud, parles » (Sic) et aussitôt ça recommençait à tomber sur le corps du pauvre type.

            MADELRIEU m’a dit qu’il n’avait rien dit malgré les tortures.

            Le mercredi soir, au moment où les Boches ont crié « Cabinets », il a essayé d’aller aux W.C., mais il revint presqu’aussitôt en disant qu’il ne pouvait pas faire. Le lendemain il a dit qu’il ne voulait pas y retourner, car il ne pouvait pas faire, et pendant 3 ou 4 jours il n’a rien fait du tout.

            A ce moment-là il commença à souffrir terriblement et dès le jeudi ou le vendredi il commença à ne plus bouger de sa paillasse. Je m’occupais continuellement de lui, nuit et jour, il me demandait : «  Tournes-moi ». Il avait des positions impossibles sur sa paillasse, ça devait être dû à la souffrance qui le contorsionnait. Les marques sur son corps étaient toujours aussi vives et il avait le dessous des yeux et les pieds tout enflés comme les personnes qui font de l’urémie.

            J’ai alors dit à un gardien qui parlait un peu français qu’il fallait absolument faire venir un médecin. Le lendemain un médecin allemand est venu l’examiner ; c’était un capitaine, tout chauve ; il l’a fait étendre sur sa paillasse et l’a examiné très très longtemps. J’avais cru qu’en sortant il avait dit au gardien : « Habillez-le », j’ai pensé qu’il allait être emmené à l’hôpital. Je l’ai aussitôt habillé en lui disant qu’il allait sortir et en le réconfortant, mais personne n’est venu ; on lui a seulement apporté une couverture de plus et c’est tout.

            Ses souffrances empiraient toujours ; c’était intenable ; du vendredi jusqu’au mercredi matin après le bombardement il cria et eut des éructations et des hoquets effrayants.

            Il ne m’a jamais rien dit ; il parlait de sa femme et de ses deux filles dont l’une était sage-femme. On est venu l’interroger le samedi matin et on lui annonça que sa femme était libérée. Le dimanche il reçut un gros paquet de provisions auxquelles il n’a d’ailleurs pas touché.

            A partir du vendredi il demandait toujours : «  Je veux faire mon petit caca ». J’ai donc pris ma propre gamelle qui ne servait pas, mais il n’urinait et ne faisait que du sang. Il avait toujours soif et lorsqu’il avait bu il rejetait de la bile. Après le bombardement comme il n’y avait plus d’eau la cellule devint une véritable infection. Je lui portais sa tinette 10 à 15 fois par jour et autant la nuit.

            C’est BERCY qui l’a torturé. A mon avis, on lui avait écrasé, défoncé l’intérieur à coups de nerfs de bœuf.

            Je n’ai jamais eu le courage d’aller voir Mme MADELRIEU, mais j’ai fait dire tout cela par le Dr VILLAIN et TROUVE.

            MADELRIEU avait été flagellé deux fois ; ensuite on l’a laissé sur un bas-flanc incliné sur lequel il glissait toujours et il a laissé ses dernières forces à se remonter. Il n’a même pas pu aller chercher la soupe qu’on lui avait portée et qu’on avait posée à 2 m de lui. Il y est resté du 31 mai au 6 juin.

            La nuit de sa mort a été très très pénible. Au moment du bombardement il n’a eu aucune réaction. »

                                                                                              ADV : Série 112 W 19.

Pierre-Émile Madelrieu est né le 7 avril 1892 à Chalonnes-sur-Loire (Maine-et-Loire). Engagé volontaire en 1913, blessé en 1914 il décide malgré tout de retourner à la guerre. Installé à Poitiers avec son épouse Adrienne et ses deux filles, il exerce la profession de représentant de commerce et recouvre les paiements pour les Nouvelles Galeries. À ce titre il se déplace beaucoup. Pendant l’occupation leur maison sert de relais pour les membres de Libé-Nord auquel il appartient ainsi que sa femme. Tous les deux fabriquent des faux papiers, impriment et distribuent des tracts clandestins. Leur arrestation le 1er juin 1944 fait suite à celle d’un membre de leur réseau, Léonce Vieljeux en Charente-Maritime, le 24 mars, porteur d’un carnet sur lequel figurait son nom. Ancien maire de La Rochelle et résistant de la première heure, il avait été destitué de sa fonction par Vichy dès le 20 septembre 1940, puis expulsé de sa ville le 17 juin 1941. Il est exécuté au Struthof dans la nuit du 1er au 2 septembre 1944.

La maison des Madelrieu était donc sous surveillance depuis la fin mars ; sa femme et ses deux filles sont également emprisonnées à la Pierre-Levée, mais seront relâchées quelques temps plus tard.

Il décède donc le mercredi 14 juin 1944 des suites des mauvais traitements infligés.

            Son principal tortionnaire, Hubert Bercy est un milicien de 19 ans. Étudiant à Poitiers il est d’abord interprète à la Feldkommandantur locale avant de partir travailler volontairement en Allemagne. À son retour en novembre 1943 il est engagé de nouveau comme interprète mais au service de la Gestapo où il se montre très zélé. Il quitte Poitiers le 22 août 1944 avec une colonne allemande qu’il abandonne huit jours plus tard pour revenir à son point de départ. Arrêté par des maquisards dans le Cher, questionné il livre une liste importante de collaborateurs avant d’être fusillé le 31 août.

Adrienne Madelrieu