Le travail forcé dans la Vienne, état d’une partie des recherches

Un groupe de 5 membres de VRID travaille actuellement sur le travail forcé dans le département de la Vienne.

          Ce premier texte n’est qu’une petite partie de l’iceberg et concerne le dépouillement de la série 123 W des Archives départementales, constituée du fichier du Service du travail obligatoire (STO) recensant les personnes requises de 1942 à 1944 pour aller travailler en Allemagne dans le cadre du STO, mais également en France, soit au sein de l’Organisation Todt, (OT) et plus particulièrement à La Rochelle en ce qui nous concerne, mais également dans de nombreuses entreprises S-Betrieb locales.

            Ce fond se présente sous la forme de fiches de plusieurs couleurs, au format (l4,5 cm X 10,5cm), remplies à des dates et dans des lieux différents, (recherches qu’il nous reste à effectuer), concernant l’ensemble des jeunes gens réquisitionnés dans la Vienne. Plusieurs fiches peuvent concerner la même personne, en cas d’absence justifiée (santé, personne en déplacement, absence du domicile…) pour la convocation, la personne étant reconvoquée à une date ultérieure avec la création d’une nouvelle fiche à son nom. La série 123 W comporte 96 boîtes d’environ 900 fiches chacune, certaines remplies recto & verso.

            Au moment de la rédaction, novembre 2025, nous avons intégralement dépouillé les lettres de A à L et établi plus de 20 000 fiches patronymiques différentes comportant de nombreux renseignements sur les convoqué(e)s d’où nous pouvons déjà tirer un certain nombre d’observations.

            Il existe une énorme distorsion hommes-femmes à la fois sur le nombre, où elles représentent 8,9 %, mais également sur l’envoi en Allemagne, aucune ne l’a été sur les 20 000 fiches établies. Les motifs d’exemption sont beaucoup plus larges pour elles que pour les hommes : enfant, famille à charge, grossesse, mari PG… en sont les principaux… mais également si elles occupent déjà un emploi, la réquisition n’est jamais prioritaire ; quant aux lieux d’affectation ils se limitent à quelques endroits bien précis : la Manufacture de Châtellerault pour les femmes de la région proche, et le Marinelager de Poitiers ou de Migné pour les Poitevines, parfois la préfecture de la Vienne, et bien plus rarement un poste auprès de l’État-Major ou d’un Soldatenheim, voire chez un particulier ! Elles sont plus jeunes dans l’ensemble que les hommes. Il est à noter que dans ce premier recensement ne figure aucune étrangère.

            Pour les hommes l’éventail de recensement est beaucoup plus large… des hommes de plus de 60 ans sont invités à se présenter à la visite médicale et si la plupart ne sont pas conservés, il arrive malgré tout que certains soient requis, comme GVC (garde des voies de communication) ou pour des travaux d’entretien au sein des services de l’occupant. Les ressortissants français sont largement majoritaires, suivis par les Polonais, les Espagnols et les Italiens. Les Polonais sont le plus souvent des exploitants agricoles, donc très majoritairement maintenus sur place. Un nombre relativement conséquent, même si les pourcentages n’ont pas encore été effectués, est également affecté localement dans des entreprises travaillant essentiellement pour le Reich, les entreprises SB Sperrbetrieb ou S-Betrieb, des entreprises « protégées », Rüstungs-Betriebe ou Vorzugs Betriebe, des usines prioritaires, toutes ayant l’avantage d’éviter un départ vers l’Allemagne, les emplois étant locaux.

            La plupart de ceux qui sont recrutés pour l’OT (Organisation Todt) sont envoyés à La Rochelle pour bâtir les fortifications du mur de l’atlantique, quelques-uns le sont parfois vers Lorient, Cherbourg, Bordeaux ou Biarritz.

            Les trois principales entreprises françaises SB du département sont la Manufacture d’armes de Châtellerault, l’usine des piles Leclanché à Chasseneuil du Poitou, et l’entreprise Rocher à Cenon, qui fabrique des grenades, (plus d’un million commandé en 1943) mais elles ne sont pas les seules, Arts et Bois, à Migné, fabrique du mobilier pour l’occupant… De nombreux garages entretiennent les véhicules allemands et les mécaniciens sont conservés sur place, tout comme ceux des entreprises du bâtiment, cimenteries, constructions métalliques, bois… Certaines entreprises viennent même s’y installer, ainsi la société allemande de Gerhard Pinnow, à Migné, dans les carrières de Lourdines qui a passé des contrats avec l’OT pour la construction du mur de l’atlantique.

            Les transports sont également placés sous contrôle allemand, ainsi l’Oberinspektor Bartsch de la gare de Poitiers reçoit de nombreux hommes à affecter aux différents travaux de la SNCF, notamment des garde-voies.

            Le domaine agricole n’est pas oublié, bien que les cultivateurs soient le plus souvent exemptés, ainsi la Société Montenay qui a son siège à Châtellerault emploie de nombreux ouvriers à l’extraction de la tourbe à Oiron ; la plupart viennent du Loudunais tout proche. Cette tourbe est surtout utilisée pour produire de l’électricité ; de même la Société Maggi, qui récupère le lait dans de nombreuses communes (Basses, Berthegon, Lencloître, Trois-Moutiers, Oyré…) que l’on soit chauffeur ramasseur de lait ou fromager, protège tous ses employés.

            Pour certains, travailler directement pour l’occupant est également un gage de « non départ », ainsi les interprètes, nombreux parmi les Mosellans accueillis dans le département en 1940, bien que ces derniers aient profité d’un traitement de faveur, la plupart des fiches les concernant indiquant clairement leur nature de Mosellan, afin qu’ils ne soient pas envoyés en Allemagne. D’autres sont employés au camp de St Ustres, proche d’Ingrandes, et occupés à différentes tâches d’entretien de véhicules, d’alimentation ou du fourrage pour les animaux.

            Il est notable également que les apprentis ne soient que très rarement requis… ils obtiennent le plus souvent un sursis chez leur employeur, jusqu’à la fin de leur formation… parfois la date fixée pour la visite médicale se retrouvant en 1945 !

            Il est fréquent que les étudiants en médecine et en pharmacie soient placés sous la direction médicale régionale de Bordeaux.

            Parmi les étrangers, la zone occupée du département a accueilli de nombreux Espagnols regroupés en GTE (Groupement de travailleurs étrangers), fréquemment employés comme bûcherons, qui assimilés au secteur primaire… ne partent pas, sont affectés « sur place », le bois pour la production de charbon de bois, carburant des véhicules à gazogène est devenu « précieux ». Italiens ou d’origine italienne arrivés avec les Mosellans, sont employés le plus souvent sur le mur de l’Atlantique et dans la construction. Les Polonais sont le plus souvent occupés dans le secteur primaire.

            Parmi les exemptés, outre les nombreuses catégories établies par la loi, les hommes qui ont un membre de leur famille prisonnier de guerre, ou qui remplacent un prisonnier dans un commerce ou un artisanat, sont également le plus souvent dispensés du STO. Ils conservent leur emploi au sein de la ferme ou du commerce occupé, considérés comme « indispensables » dans les fiches étudiées. Les prisonniers rapatriés sont également dispensés de service !

            Ces fiches montrent également qu’un certain nombre de jeunes, partis en Allemagne, sont passés par les camps de jeunesse établis par le général Joseph de la Porte du Theil, ce qui ne leur a guère laissé la possibilité d’éviter le départ, légalement ou non.

            Enfin il est notable qu’une seule fiche porte l’inscription Juif… suite à la loi du 11 décembre 1942 qui la rend obligatoire ; il est vrai que lors de leur réalisation en 1943 ou 1944, en ce qui concerne le département de la Vienne, les rafles avaient déjà été réalisées.