Commémorer oui, mais commémorer quoi ?
En 2024, la structure ministérielle Mission Libération, adossée au ministère des Armées, a promu le programme commémoratif du 80ème anniversaire de la Libération. Une de ses intentions était de valoriser les actions locales et promouvoir les cérémonies liées à cet événement.
Dans ce cadre, une plaque honorant les membres du groupe des Indépendants de Scévolles a été installée, le 25 août 2024, près du château de Monts-sur-Guesnes. On y trouve, à l’évidence, des erreurs qui ne peuvent que nuire à la vérité.

D’abord, il est très surprenant qu’une plaque mémorielle honore un groupe entier d’hommes qui n’ont pas été victimes de guerre. Aucun mort ; aucun blessé. Cette surprise doit s’ajouter au fait qu’elle a été dévoilée le même jour qu’une seconde plaque tout à fait comparable, à quelques kilomètres, commémorant les morts, cette fois, du maquis de Scévolles. Les mêmes autorités, (préfet, sénateur, député, conseillers départementaux, maires…), en présence d’une quarantaine de drapeaux, ont participé à cette inauguration (voir le site internet du sénateur Belin[1]).
https://bruno-belin.com/wp-content/uploads/2024/09/livret-photos-25-aout.pdf
https://bruno-belin.com/archives/les-80-ans-de-la-liberation/
https://x.com/brunobelin/status/1796552645970440265 où il remercie la Préfecture et l’Onac.
Cette plaque est intitulée : Les Indépendants de Scévolles. L’un des premiers réseaux de Résistance de la Vienne (1942).
Il s’agit d’un réseau d’hommes qui n’ont pas pris le maquis, qui ont agi de leur domicile, dans le bourg de Monts-sur-Guesnes et les fermes alentours. Il s’agit bien d’un groupe, d’un réseau local et non d’un maquis. À la Libération, ils s’appelaient les Indépendants du maquis de Scévolles ou Indépendants de Scévolles. D’où une certaine confusion qui perdure, due à la proximité géographique et quasi-homonymique du maquis de Scévolles. D’ailleurs, sur le site Mémoire des hommes qui dépend du ministère des Armées, l’appellation Indépendants du Maquis de Scévolles est retenue. Il faut dire qu’à la Libération, maquis et réseau avaient sérieusement divergé.
Trente-et-un résistants figurent sur le panneau. Nulle part dans les archives du groupe (Archives du Service historique de la Défense de Vincennes ou sur le site internet Mémoire des hommes déjà cité) ne figure un tel effectif.
La liste fiable est celle datée du 1er avril 1949, établie à Monts-sur-Guesnes par Dubois Président du CCL et CCL[2] (sic) juré à la Cour de Justice, certifiée exacte par du Puytison Lt de réserve. Charles Dubois et Martial Du Puytison sont les deux chefs incontestés du groupe. Cette liste comporte 13 noms : Deux chefs de groupe, un chef de section et dix hommes.

Les dix-neuf hommes ajoutés sur la plaque ont certainement accompagné le groupe, facilité la tâche ; ce qui n’en fait pas des membres à part entière. Nous savons aujourd’hui, grâce aux archives de la Seconde guerre mondiale récemment ouvertes, qu’ont été nombreux les Françaises et Français qui, pour des raisons qui les regardent, ont surévalué leur rôle dans la lutte contre l’ennemi, surtout pendant l’été 1944. Quatre-vingts ans plus tard, il nous paraît essentiel de rétablir la vérité. C’est d’ailleurs la raison d’être de l’association VRID.
Prenons ainsi l’exemple des gendarmes de la brigade de Monts-sur-Guesnes, tous présents sur la plaque. Ils ont facilité les actions des Indépendants ; ils ont fermé les yeux ; ils ont prévenu ; ils ont même accepté les derniers jours que des armes soient cachées sur le site de leur caserne. Ils n’ont néanmoins pas été reconnus comme membres du groupe.
Le rôle de ces gendarmes peut être comparé à celui d’autres brigades rurales ainsi, celle voisine de Mirebeau, par exemple, dont le bilan de leurs années de guerre, tel qu’il est dressé dans leur rapport de trois pages du 25 décembre 1944 (archives du Service historique de la Gendarmerie nationale à Châtellerault) n’a rien à envier à celui de Monts. Pourtant, la brigade de Mirebeau n’a jamais été considérée comme faisant partie du Maquis de Scévolles, maquis qui a pourtant libéré leur ville début septembre. Il est par ailleurs à noter que les archives de la brigade de Monts-sur-Guesnes ont disparu, alors que nous avons pu disposer de celles de toutes les autres brigades.
Figurent également sur la plaque des hommes qui ne résidaient pas dans la commune ou les fermes aux alentours, tels Alfred Roy (de Verrue), Aramis Prinet (de Chouppes). Ils ont certes eu de sérieux contacts, la porosité étant bien plus aisée en août 1944 ; Alfred Roy a facilité l’accueil du maquis de Scévolles dans la forêt sur sa commune ; Aramis Prinet était actif auprès du groupe Richelieu de Saint-Jean-de-Sauves à 10 km de là. Ce ne sont pas les seuls qui ont facilité, à un moment ou à un autre, l’activité des Indépendants de Scévolles sans en faire partie. Sinon, quid d’oublis, comme ceux d’Alexandre Bouet, de la famille Duvals ?
Par ailleurs, un homme figurant sur la plaque est, pour nous, une énigme. Il s’agit de Marcel Auriault, décédé le 17 mai 1943 selon la plaque, soit des mois avant l’engagement du groupe, décédé à Bordeaux, soit très loin de Monts-sur-Guesnes. Le groupe des Indépendants de Scévolles n’a pas compté de pertes humaines dans ses rangs.
La date annoncée de la création du réseau pose problème. La plaque annonce 1942. Or, l’historique du groupe franc de Monts-sur-Guesnes, qui figure dans le dossier d’archives déjà cité, débute ainsi : Dubois Charles domicilié à Monts-sur-Guesnes après être entré dans la résistance en novembre 1943 se met en relation etc etc.
Par ailleurs, dans son dossier de demande de carte de Combattant volontaire de la Résistance (Archives départementales de la Vienne 1825 W 42), Charles Dubois précise : octobre 1943.

Leur première action a été de réceptionner, avec le groupe Richelieu de Saint-Jean-de-Sauves, un parachutage près de Lencloître dans la nuit du 13 au 14 juillet 1944. Les armes ont été cachées au château de Dandesigny (commune de Verrue). Elles ne seront distribuées aux hommes qu’après un second parachutage, à partir du 10 août. Charles Dubois l’a clairement précisé dans le discours qu’il a prononcé lors de l’inauguration de la stèle de Scévolles le 2 décembre 1945.
Les Indépendants de Scévolles ne sont donc pas l’un des premiers réseaux de Résistance du département, comme l’affirme la plaque. Nous citerons, pour nous en tenir au Loudunais, le réseau Renard, initié de Poitiers dès 1940, dont faisaient partie, entre autres, Maurice Aguillon, député de la circonscription de Loudun, Raymond Marot directeur du cours complémentaire de Mirebeau, Louis Toussaint, originaire de Prinçay et n° 2 du réseau, tous arrêtés et déportés en août-septembre 1942 ; le réseau Confrérie Notre-Dame avec deux Loudunais-Thouarsais, André Colas et André Chauvenet, qui se sont engagés activement dès l’été 1940 et sont arrêtés en janvier 1942 ; ou le réseau communiste de Saint-Clair démantelé en juillet 1943 (emprisonnements, exécutions, déportations …).
Enfin, le distinguo entre fondateurs, armés, non armés, gendarmes, politiques, ceux qui ont caché des réfractaires … est, pour le moins, discutable, une même personne pouvant appartenir à plusieurs « catégories ».
Nous estimons donc que cette plaque devrait être profondément modifiée. Nous proposons notre concours. Nous ne mettons pas forcément en cause les compétences des auteurs, MM. Bruno Belin, Alain Bourreau et Mattieu Manceau, qui avaient pourtant été informés des doutes sérieux quant à la véracité des faits rapportés dès la présentation de l’avant-projet de cette plaque, lors de l’assemblée générale de l’Association pour la mémoire du Maquis de Scévolles le 6 juin 2024.
[1] Le récit du groupe sur ce site internet, dû à Bruno Belin seul, et également labellisé « 80 ans de la Libération » reprend les mêmes erreurs et en ajoute quelques-unes.
[2]CCL Comité communal et Comité cantonal de Libération.
Sources :
Archives SHD Vincennes GR 19 P 86/35.
Site internet Mémoire des hommes.
Archives départementales de la Vienne 1825 W 42.
Archives personnelles et privées des auteurs, de Charles Dubois communiquées par son fils Jean, de Jean Lourdault communiquées par son épouse, etc.