Edouard MOULIN
Des causes multiples de délation au village qui mènent à l’arrestation et l’internement d’un homme, puis au châtiment de sa délatrice à la Libération.
Édouard Moulin est né à Arçay en 1896 et décède le 14 juillet 1943 à l’Hôtel-Dieu à Poitiers, d’une méningite, d’après le registre des entrées et sorties de l’hôpital. C’est la maison d’arrêt de Poitiers, communément appelée La Pierre-Levée, sous autorité allemande, qui l’y a fait hospitaliser. Avant La Pierre-Levée, Édouard Moulin avait été détenu au commissariat de Châtellerault.
Forgeron du village d’Arçay, il y est également propriétaire d’un café, tenu par le couple Naveau, source d’ennuis avec les tenanciers. Il loge près du café et à proximité de la gare. Il est arrêté le 31 mars par les gendarmes, sur ordre des autorités allemandes (selon Alexandre Fradin le maire d’alors) pour être conduit à Châtellerault.
Au moment de son arrestation, personne ne l’informe des causes de son interpellation. Par contre, deux jours plus tard, le 2 avril 1943, dans une lettre adressée à ses voisins Penot qui tiennent l’Hôtel des Voyageurs, il écrit : « Maintenant, je connais le motif de mon arrestation ».
Le maire déclare en janvier 1945 : « À ce moment, j’ignorais quelles étaient les raisons de l’arrestation de Moulin ». Alors que, sur une fiche à en-tête de sa propre mairie, qu’il a lui-même signée et datée du 5 avril 1943, il écrivait : « Motif de l’arrestation : communiste ».
Les gendarmes français savaient aussi : Le capitaine de gendarmerie Baustert de Châtellerault l’écrit le 14 avril 1943 : « Moulin Édouard, 46 ans, forgeron, a été arrêté par les soins de la brigade de Loudun. Il était inculpé d’activité communiste. La perquisition n’a donné aucun résultat. Il a jadis appartenu au parti communiste, mais son activité extérieure semble avoir été à peu près nulle ».
Dans sa lettre aux Penot, Moulin écrit donc : « Maintenant, je connais le motif de mon arrestation : une dénonciation écrite de Mme Suzanne Naveau née Audouin. Je l’ai lue s’en qu’il s’en aperçoive dans le dossier de M le Chef de la police d’état allemand, police appelée courament gestapaud ». (orthographe originelle respectée).
Le forgeron a retenu tous les détails contenus dans la lettre de dénonciation : « Motif : se servir de mon poste pour écouter la radio anglaise, faire de la propagande communiste de Russie, être communiste et avoir assuré la distribution de tracts communistes avant la guerre. Mr le Maire se plaint que je lui cause beaucoup d’ennuis. Mme (Naveau) prétend également que je me saoule tout le jour et que je ne travaille pas ».
Édouard Moulin est condamné le 22 avril 1943 par un tribunal allemand à deux ans de prison pour insulte à l’armée allemande. Dans cette même lettre, Moulin ne semble pas se plaindre des Allemands ; à moins qu’il n’écrive le passage suivant en soupçonnant qu’ils le liraient avant son envoi pour le censurer : « Ces Mrs sont très corrects, remplissent leurs devoirs mais reçoivent mes questions avec une correction qui est tout à leur avantage. Jusqu’à présent, je ne suis pas malheureux ; bon lit, bon couvert. Je fais venir 2 repas par jour de ville. Les agents sont très gentils ; service service mais rien de plus. S’ils pouvaient faire davantage, ils feraient ».
Autre ton néanmoins beaucoup moins suave dans le dernier paragraphe du même courrier adressé à ses voisins Penot : « Je vous prie d’agréer ainsi que les amis un très bon souvenir et l’espoir de trinquer bientôt au départ tant désiré des rampants venimeux qui occupent ma maison ». Les rampants venimeux ce sont bien sûr les Naveau. Dans d’autres courriers, Moulin les traite de bandits, de bestios (sic).
Plusieurs témoins confirment les mauvaises relations entre le forgeron et la tenancière du café. Relations de voisinage, mais aussi entre propriétaire et locataire. Moulin se plaint de ne pas avoir perçu de loyer depuis plus de six mois et avait d’ailleurs demandé à un avoué de Loudun de récupérer son dû.
De même, le maire Fradin témoigne que Suzanne Naveau, qui a 54 ans, était mal considérée à tous les points de vue. Il semble que sa réputation l’ait suivie à Loudun où les Naveau, qui avaient quitté Arçay avant la Libération, tenaient désormais le café situé à deux pas de l’église St Pierre. La fiche de renseignements la concernant, remplie en décembre 1944, répond à la question : Comment était-elle notée dans sa commune comme probité et moralité ? La réponse : Très médiocres. Néanmoins, le document précise qu’elle n’est ni ivrogne, ni libertine, ni débauchée, et qu’elle ne montre pas de signes de dérangement intellectuel.
Son mari, Théophile, apparaît peu dans cette histoire. C’est un ancien Poilu affligé d’une incapacité permanente de 25 % à la suite d’un accident, dépendant, en l’absence de sa femme, du dévouement des voisins pour les plus petits soins, comme s’habiller.
Car Suzanne Naveau va devoir s’absenter, ayant quelques comptes à rendre à la Libération. Arrêtée le 29 septembre 1944 (Libération du Loudunais le 1er), elle est conduite à la maison d’arrêt de Loudun puis transférée à La Pierre-Levée le 13 janvier 1945. Interrogée, elle nie tout en bloc et donne sa version : Elle reconnaît s’être adressée, fin 42, à la Feldkommandantur de Loudun pour se plaindre de Moulin qui « faisait du bruit et rendait la vie insupportable chez moi ». Les Allemands lui ont répondu que cela ne les regardait pas, ce à quoi elle rétorque que, si elle s’est adressée à eux, c’est parce qu’elle n’arrivait pas à faire cesser le bruit et que son intervention auprès du maire Fradin n’avait servi à rien.
Elle précise au cours de l’interrogatoire : « Moulin a été arrêté ensuite pour vol de fil de cuivre à l’armée d’Occupation, mais je ne suis pour rien dans cette arrestation ».
Elle le reconnaît : « La Gestapo venait souvent chez moi mais j’ignore les motifs de ces visites. Elles se faisaient en dehors de ma volonté ». Rappelons qu’elle tenait un café et que les débits, comme les autres commerces, étaient librement fréquentés, et parfois assidûment, par les Allemands.
La sœur d’Édouard, Renée, détruit la version de Suzanne Naveau. Elle s’était démenée pour tenter de faire réviser le procès de son frère auprès du tribunal militaire allemand. « J’ai été mise en présence du dossier de mon frère par un officier qui a sorti la lettre de dénonciation accompagnée d’une autre lettre anonyme, l’une des lettres était signée Naveau Suzanne ».
Le maire Fradin a aussi aperçu cette lettre lorsque quatre membres de la Gestapo sont venus l’interroger, par trois fois selon lui, après l’arrestation de Moulin. Il a reconnu formellement l’écriture de Mme Naveau. Il a également témoigné du fait qu’il avait été menacé lui-même d’arrestation par les Allemands pour ne pas avoir dénoncé le communiste Moulin.
L’attitude du maire pendant l’Occupation n’avait pas semblé être des plus exemplaires. D’ailleurs, à la Libération, le Comité local de Libération l’accuse d’avoir eu un comportement anti-patriotique et le remplace par Louis Audemont en novembre 1944. Mme Fradin écrit alors au général de Gaulle en février 1945 pour plaider en faveur de son mari et dénoncer une vengeance et des intérêts personnels. Curieusement, le nom d’Édouard Moulin n’apparaît ni dans la lettre de Mme Fradin ni dans le texte de la pétition, signée par 300 personnes, qui l’accompagne. Aux élections municipales d’avril 1945, Alexandre Fradin récupèreson siège de maire.
Quant à Suzanne Naveau, elle est envoyée le 19 mars 1945 devant la Cour de justice de Poitiers pour avoir, à Arçay, au mois de mars 1943, entretenu en temps de guerre des intelligences avec une puissance étrangère ou avec ses agents, en vue de favoriser les entreprises de cette puissance contre la France.
Le 25 avril 1945, elle est condamnée à 20 ans de travaux forcés, confiscation de ses biens, interdiction de séjour et indignité nationale. Son pourvoi en cassation est rejeté un mois plus tard. Elle est incarcérée à Fontenay-le-Comte (Vendée), mais très vite, elle va bénéficier de remises de peine.
En septembre 1945 : 4 mois et 8 jours, en mars 1948 : 10 ans, en juin 1948 : 6 mois, en mars 1950 : Elle récupère ses biens, en juillet 1950 : 6 mois, janvier 1955 : 1 an, en décembre 1959 : remise de plein droit des incapacités attachées à sa condamnation. (Amnistie).
Son cas n’est pas isolé ; les lois d’amnistie de 1947, 1951 et 1953 tentent de faire oublier le passé récent et veulent faciliter la réconciliation nationale. Ainsi, le très zélé préfet pétainiste de la Vienne, Louis Bourgain, est condamné à la Libération à huit ans de réclusion, à l’indignité nationale et à la confiscation de ses biens. Libéré en 1947, amnistié en 1952, il meurt en 1970 maire de son village breton.
Lors de son internement à la Pierre-Levée, Édouard Moulin a écrit à une certaine Henriette, qui était la « promise », la fiancée peut-être, de son fils Charles qui travaillait en Allemagne. Il lui demandait de lui envoyer « un petit colis tous les quinze jours. Seulement un kg de pain, des crêpes, du fromage et six œufs durs. Je vous paierai tous vos frais aussitôt sorti ou lorsque Charles viendra. Pour le premier colis, faîtes un sacrifice, venez me l’apporter un jour en semaine, nous avons le droit de visite, sauf le dimanche, de cette façon, il sera plus vite rendu et nous pourrons parler de choses vous intéressant, ainsi que Charles et si possible j’en profiterais pour vous embrasser, oui, oui, vous ne pouvez pas refuser, ça me donnera l’illusion d’avoir un peu de lui.
Car il faut que vous n’ayez pas changé, vous êtes bien toujours Madame Charles MOULIN,
Je termine, ma chère Henriette, en vous envoyant un très affectueux bonjour d’un beau père qui ne vous oublie pas ».
Hélas ! Les plans d’Édouard seront déjoués. Charles reviendra d’Allemagne avec une jeune fille polonaise qu’il épousera et qui repose avec lui dans le cimetière d’Arçay, à quelques mètres du forgeron reconnu enfin « Mort pour la France » en novembre 2024.
Sources : Archives départementales de la Vienne : séries 111 W 171, 1523 W 8.
