Gerda KORNSTADT, alias DITA PARLO (1908-1971)

Une actrice allemande célèbre détenue au camp de la Chauvinerie en 1945.

Dita Parlo (AJM-Le Blanc)

Gerda Kornstadt (ou Kornstaedt, ou Kornstädt) est une actrice de cinéma allemande, née le 04 septembre 1908 à Stettin, (aujourd’hui Szczecin en Pologne), fille de Max, employé de chemin de fer allemand et de Charlotte Klamann. Après une formation de danseuse de ballet, elle étudie à l’École d’art dramatique de la UFA[1] à Potsdam-Babelsberg. Elle fait ses débuts dans le cinéma muet sous son nom de scène en 1928 dans Shéhérazade, réalisé par Alexander Volkoff[2]. Remarquée par un autre cinéaste, Erich Pommer, elle tourne quelques films qui la rendent célèbre, passant du muet au parlant. En 1930, elle tente une carrière aux USA, tenant même un petit rôle auprès de Marlène Dietrich dans Kimset en 1931, mais n’y perce pas et décide de rentrer en Europe, mais pas en Allemagne où l’ascension des nazis l’effraie. Elle s’installe en Suisse, puis en France où les réalisateurs français lui proposent des grands rôles ; Jean Vigo dans l’Atalante, aux côtés de Michel Simon en 1934 puis surtout Jean Renoir, en 1937, dans La Grande Illusion aux côtés de Jean Gabin, Pierre Fresnay et Erich von Stroheim… tournant ensuite avec d’autres grands réalisateurs… jusqu’à la déclaration de guerre le 3 septembre 1939.

En  août 1944 elle est accusée d’atteinte extérieure à la sûreté de l’état ; mais comment en est-on arrivé là ?

Gerda, qui vit en France depuis 1933, a obtenu au cinéma des rôles très rémunérateurs ; elle estime sa fortune à 1,5 million de F en 1939[3], possède de nombreux biens et bijoux qu’elle a acquis ou reçus comme cadeaux.

Comme tous les étrangers « ennemis » ou considérés comme tels[4], elle est internée avec sa mère Charlotte à Gurs (Pyrénées-Atlantiques)[5] à partir du 15 mai 1940 et libérée début juillet 1940,  lors de l’avancée allemande. Elle rentre à Paris avec elle et s’installe pendant un temps à l’hôtel Belgravia avant de rejoindre au 65 avenue Victor Hugo, un appartement qui a auparavant appartenu à un israélite. Grâce aux services de l’ambassade allemande à Paris, elle récupère ses affaires (vêtements et autres), stockées à Angoulême où une amie les avait fait transporter par camion.

De quoi l’accuse-t-on réellement ? Les renseignements trouvés dans le dossier consulté sont clairs : Avoir trafiqué avec le bureau Otto[6] et s’être considérablement enrichie avec ces trafics, avoir côtoyé les hauts dignitaires nazis à Paris, avoir été en contact avec les gestapistes français de la Carlingue, rue Lauriston, et leur avoir servi d’agent, avoir occupé un appartement spolié à un juif… Les différentes enquêtes menées éclairent peu à peu sa personnalité.

Elle rencontre lors de la récupération de ses vêtements, le capitaine Helmut Retzek (orthographié Redzek ou Redzke selon les PV) capitaine dans la Wehrmacht, ancien commissaire de police à Dresde puis Brême qui devient son amant pendant deux ans. Il rejoint ensuite la SS puis quitte Paris en janvier 1942 pour Orléans, Bordeaux, Rennes Toulouse, Nice en tant qu’officier du SD. Il est, d’après elle, francophile, ce qui lui est reproché par sa hiérarchie ; convoqué à Berlin, il est envoyé en Albanie où il est arrêté, ramené à Paris et incarcéré avant d’être relâché lors de la retraite du Reich pour reprendre du service ; il ne participe pas aux pillages. Il disparaît fin mai 1944 sans avoir donné de nouvelles[7].

À partir de janvier 1942, ils ne se voient plus que lors de ses rares passages à Paris et il n’évoque jamais son activité en sa présence. En 1942, elle fait la connaissance du Dr Fuchs, adjoint d’Otto et chef des bureaux d’achat, Fuchs qu’elle fréquente régulièrement jusqu’en juin 1944, tout en se défendant d’être sa maîtresse… mais, lui souhaite l’épouser et la comble de cadeaux de valeur. Il est le cousin du capitaine Radecke, membre de l’Abwehr. C’est au cours de ses fréquentations qu’elle a eu à traiter les quelques affaires évoquées.

Dita a acheté un Corot à Mme Friesz, à Paris en mars ou avril 1943 pour la somme de 2 millions de F ; Mme Friesz reconnaît lors de son interrogatoire que ce Corot lui appartenait, qu’elle connaissait Mme Parlo rencontrée lors d’expositions de tableaux et qu’elles avaient le même coiffeur parisien. De plus, elle affirme que Mme Parlo était francophile et refusait de tourner des films pendant l’occupation. Elle pense qu’elle n’achetait pas pour elle mais pour quelqu’un d’autre et a payé en liquide ! (PV du 13 décembre 1947). Fuchs l’a acheté pour quelqu’un de Berlin et a ensuite donné 200 000 F de commission à Dita… qui en touche encore 100 000 suite à la vente de cuirs où elle met en relation le vendeur avec Fuchs… C’est sa mère qui se charge des encaissements et lui verse cette somme en plusieurs fois (du fil électrique 80 à 100 000 F de commission, des sacs de papier, 80 à 100 000 F). Elle ne sert que de « public relation », d’intermédiaire entre ceux qui veulent vendre et ceux qui achètent… et perçoit des commissions selon le bon vouloir, dit-elle, des vendeurs, ne s’occupant pas des encaissements, c’est sa mère… qui d’ailleurs dans ses différentes dépositions reconnaît parfaitement les faits et assure que sa fille n’en a jamais été informée. Odette Lelièvre, secrétaire du Dr Fuchs d’août 1942 à février 1943, confirme que Dita n’a jamais fait d’affaire avec le bureau Otto, mais seulement sa mère, et qu’il n’existait pas de fiche à son nom (PV du 08 janvier 1948). Au total, elle estime avoir perçu environ 400.000 Francs de ces trafics.

Au sujet de ses relations avec les dignitaires nazis, elle affirme n’être jamais allée à l’Hôtel Lutetia (siège de l’Abwehr et de gestapistes français) et si elle s’est rendue, une seule fois, 11 rue des Saussaies, (siège du QG et des services de police allemands) en octobre 1940, c’est sur la convocation de Karl Bömelburg, le chef de la Gestapo qui lui reproche son attitude anti-allemande (elle n’est pas retournée outre-Rhin depuis l’avènement d’Hitler), l’accuse de travailler pour la France et menace même de l’envoyer dans un camp de rééducation en Allemagne.

De même, elle nie être allée rue Lauriston, siège de la Gestapo française[8] et connaître Bonny et Lafont… dont elle n’apprend les noms qu’à la Libération. Par contre, elle connaît Monsieur Joseph[9] depuis l’été 1943 avec qui elle a déjeuné cinq fois en compagnie du Dr Fuchs mais affirme qu’il a été davantage question de poker que d’affaires… Dans son témoignage du 29 septembre 1944, ce dernier la décrit comme anti nazie, n’ayant jamais prononcé de paroles contre les Français, n’avoir aucune relation avec la rue Lauriston ni espionné quiconque. Elle n’a dîné qu’une fois avec Herman « Otto » Brandel… et ce fut mortel, d’ailleurs Fuchs parla des convives en ces termes, citant Gogol « Les âmes mortes ».

Elle est arrêtée par les FFI du 18ème arrondissement le 26 août 1944, internée à Fresnes, où sa conduite et sa moralité n’entraînent aucune remarque défavorable dans son dossier, puis Drancy le 21 octobre 1944, « aucune inculpation n’ayant été relevée contre elle jusqu’à ce jour ».  Ses bijoux, saisis par le lieutenant FFI Léonce Vitrat, sont remis à l’une de ses amies, Jeanne Philbert, dite Magali, femme de lettres, qui les partage en trois lots répartis avec deux autres personnes, dont l’acteur Marcel Carpentier (1892-1960). Les FFI lui confisquent également la somme d’1,2 million F.

Après Drancy, elle est transférée successivement en décembre au camp de Romainville à Noisy le Sec[10], au camp des Tourelles à Paris, le 12 avril 1945, enfin à La Chauvinerie à Poitiers le 25 juillet, d’où elle est libérée le 08 octobre. Soignée à l’Hôtel-Dieu à Paris (25 octobre-10 novembre 1945), elle profite de ce repos pour s’adresser alors au procureur de la République de Paris le 08 novembre afin de récupérer ses biens placés sous séquestre. Le 24 novembre, se déroule sa première comparution devant un juge, où l’accusation est très claire : avoir fréquenté de hauts gradés allemands, la Gestapo française de la rue Lauriston et d’avoir profité de la spoliation de biens juifs. De nouveau arrêtée, elle est renvoyée à Fresnes fin novembre. Malgré ses douleurs (coliques néphrétiques), le 11 décembre, le docteur René Piedelièvre, décide qu’elle peut rester soignée à l’infirmerie de la prison ; elle avait déjà été soignée lors de son passage à la Chauvinerie. Son état de santé se dégrade considérablement, elle ne semble pas, malgré sa notoriété, avoir bénéficié d’un quelconque traitement de faveur. Insistant sur cette dégradation, suite à un nouvel examen, effectué sur sa demande, par le Dr Paul, Me Floriot réclame sa mise en liberté le 9 avril ; elle sort le 21.

Il n’empêche que ses soucis sont loin d’être réglés… pour récupérer ses biens et sa réputation. Le 08 octobre 1946, Me Floriot produit des photos la montrant portant ses bijoux avant la guerre ainsi que les deux factures de leur achat à Londres, à la bijouterie Leighton[11]. Ces factures prouvent qu’ils ne proviennent aucunement d’une quelconque manœuvre frauduleuse. Le commissaire du gouvernement le 20 mai 1947 affirme « que cette inculpée n’a eu aucune activité politique, et que la seule activité qui pourrait lui être reprochée ressort uniquement du domaine économique ».

La seule accusation politique relevée contre elle dans tous les dossiers consultés, et dans la plupart des ouvrages consacrés à cette période, émane du gestapiste Pierre Bonny. Aucun autre témoin ne confirmera voire même émettra un quelconque doute pour des activités au service du SD.     

Le 26 Septembre 1947, Gerda Kornstadt est condamnée à payer immédiatement 1,2 million de F ; 600 000 F de confiscation et 600 000 F d’amende. (Notons que cette somme est identique… à celle confisquée par les FFI en septembre 1944).

Elle est encore citée à comparaître devant le TMP (tribunal militaire permanent) de Paris le 3 décembre 1947, qui rend une ordonnance de non-lieu le 15 janvier 1948.

En 1949 elle épouse le pasteur Franck Gueutal, ancien aumônier du camp de Noisy-le-Sec.

Elle abandonne sa carrière cinématographique, ne tournant plus que deux films, Justice est faite (1950) pour faire plaisir à son ami André Cayatte et La Dame de pique (1965).

Elle meurt le 13 décembre 1971 à Courbevoie (Hauts-de-Seine) ; elle est inhumée au cimetière de Montécheroux (Doubs).  


[1]UFA (Universum Film Aktiengesellschaft), compagnie de cinéma allemande fondée en 1917. Elle devient rapidement l’une des plus renommées de son époque ; passant sous contrôle des nazis dès leur arrivée au pouvoir, elle sera un puissant instrument de propagande, tout en poursuivant la réalisation de films plus divertissants.

[2]Alexander Volkoff (1885-1942). Russe blanc qui quitta la Russie lors de l’arrivée des Soviets. En 1927 il a participé avec Abel Gance à la réalisation de son Napoléon.

[3]Pour mémoire le salaire mensuel d’un ouvrier spécialisé se situe vers 1500 F, tout comme celui d’une secrétaire et dans la Vienne un salarié agricole touche entre 600 et 800 F.

[4]Ainsi les Tsiganes par exemple. Ces étrangers sont internés dans de nombreux camps répartis sur le territoire.

[5]Le camp de Gurs accueille aussi des républicains espagnols, des membres du PCF favorables au pacte germano soviétique et des milliers de juifs étrangers après la signature de l’armistice du 22 juin 1940.

[6]Herman Brandel, dit « Otto » (1896-1947). Agent de l’Abwehr (services de renseignements allemand), chargé de subvenir aux besoins de la Wehrmacht en matières premières de toutes natures, métaux, textiles, nourriture… mais également œuvres d’art. Ce bureau d’achats  dirigé par le capitaine Wilhelm Radecke, met en place un pillage systématique de la France.

[7]Il est arrêté par les autorités militaires britanniques en 1949, extradé et jugé en France ; accusé d’avoir participé à la déportation de juifs il est condamné à 4 années de prison en 1953, mais relâché du fait des années effectuées en préventive. Il retrouve ensuite un poste dans la police allemande.

[8]La Gestapo française aussi nommée la Carlingue, dont les deux principaux chefs, Henri Chamberlin, dit Lafont et Pierre Bonny, un ancien commissaire de police sont jugés et exécutés à la Libération.

[9]Joseph Joanovici, (1905-1965) l’un des plus gros trafiquants de la guerre. C’est aussi chez lui que se trouvent les plus grosses « tables de poker » du moment.

[10]Elle y fait la connaissance du pasteur Franck Gueutal qu’elle épousera après la guerre.

[11]    Bracelet en diamant et platine acheté 2500 £ et collier diamant et platine avec pendentif 350 £, ainsi que sa fameuse Rolls-Royce.

Sources :

Archives de la Justice militaire, rue de la Guinière, 36 Le Blanc : dossier Gerda Kornstadt, alias Dita Parlo.

AD86 : Série 109 W 129.

Wikipédia pour quelques précisions.

Helmut Retzek, SS-Hstuf.und Krim.Kom. – Axis History Forum

Helmut Retzek courte biographie sur le site de la DNB (Deutsche Nationalbibliothek) :

« In Memoriam, Dita Parlo », fascicule publié, à l’initiative de Franck Gueutal, par les Éditions « Imprimeries réunies », Moulins, sans date, 20 pages.

Dita Parlo (Dossier AJM-Le Blanc)