Lucien DEHAN

Chef régional du 2ème Service de la Milice Française (Bordeaux)
Inspecteur régional du MSR (Bordeaux), responsable du crime du Porteau à Poitiers

Dehan Lucien – Source -AJM Le Blanc

            Lucien Dehan est né le 9 mai 1907 à Louviers (Eure), fils de Félix Jules et Jeanne Toitot. Il poursuit des études secondaires à Périgueux et Bordeaux, mais sans obtenir le diplôme. Il devient voyageur de commerce avant 1939. Incorporé au 57ème RI à La Rochelle en octobre 1927, il est réformé pour insuffisance physique, puis définitivement en 1930 par le Consulat de France à Bruxelles, où il s’est installé, puis marié en 1937. Son frère est installé à Louvain. En octobre 1939 il rentre en France avec sa famille et s’installe à Bordeaux.

            En février 1940 il y trouve un emploi de vendeur aux « Dames de France ». Il adhère au RNP[1] de Marcel Déat en juin 1941 puis au MSR[2] en février 1942. Il rédige alors des fiches de renseignements pour son parti sur différentes personnalités politiques, sur les fonctionnaires, les juifs, les communistes, les gaullistes… Alors que de nouvelles dissensions se font jour au sein du MSR en mai 1942, il en reste membre malgré tout et fait la connaissance de l’inspecteur Maurice Reiser, venu de Paris, détaché au Commissariat des Questions Juives à Bordeaux. Dehan quitte alors les « Dames de France » en juin pour entrer au sein de ce service en qualité d’inspecteur auxiliaire (aux Questions Juives). Maurice Reiser se charge alors de sa formation. Il est titularisé en novembre 1942 ; il effectue des enquêtes sur des juifs, sur demande des autorités allemandes, françaises, ou suite à des dénonciations, dépouillant parfois ses victimes durant les opérations. Cette attitude suscite même quelques méfiances de la part de son supérieur Reiser, les deux se suspectant mutuellement de méfaits commis lors des perquisitions. Le 11 décembre 1943 il devient délégué régional de la SEC (Section d’enquêtes et de contrôle) des Questions juives, poste qu’il occupe jusqu’en mars 1944.

            Il y est très actif, travaillant en étroite collaboration avec les services allemands du département de la Gironde auxquels il fournit les éléments de base aux déportations. « Un tortionnaire direct et sincère des ennemis de l’Allemagne » comme le qualifie un témoin[3]. Il rate de peu l’arrestation du grand rabbin Joseph Cohen, qui réussit à s’enfuir de nuit le 17 décembre. Il participe à une grande rafle dans la nuit du 20 au 21 décembre, qui aboutit à l’arrestation de 132 personnes, puis à la plus importante rafle anti-juive du département, le soir du 10 janvier 1944, qui devait arrêter tous les juifs encore restants (317 sur 473 juifs recensés sont arrêtés).

            Dehan quitte la SEC pour rejoindre la Milice le 1er mars 1944, car, soit il se sait en sursis à cause des services de la préfecture qui le surveillent, soit il pense qu’il sera plus utile dans son nouveau poste. Au cours d’un voyage à Paris, il rencontre René Letourneau (chef du Service de documentation de la Milice pour la zone nord), qui lui propose le poste d’inspecteur du service de documentation (de la Milice) pour la région de Bordeaux. Après enquête il est accepté par le chef régional Franck. Son rôle consiste à recueillir tous les renseignements politiques sur la région à l’aide de plusieurs indicateurs. Son groupe désormais pourchasse les résistants, participant au démantèlement du maquis de Saucats (33), à plusieurs arrestations qui aboutissent à des déportations. Il assiste parfois aux interrogatoires.

            Dahan quitte Bordeaux non pas avec la Milice, mais avec le FAT 360 (Front Aufklärungs Truppe), les services de l’Abwehr[4] du capitaine Werner Gartner. Le groupe fait halte à Poitiers, du 18 au 25 août, et loge au château du Porteau.

            Le 23 août il arrête Pierre Gendrault (Renvoi à l’article VRID consacré au massacre du Porteau) à Poitiers après une altercation à une terrasse de café. Sous la torture, Gendrault livre huit autres personnes qui sont arrêtées torturées et certaines exécutées par la Milice et des auxiliaires hindous de l’armée allemande. (Renvoi à l’article VRID qui est consacré à ce sujet)

            Le groupe reprend la route vers l’est le 25 et arrive à Landau, dans le Palatinat, où les Allemands se séparent des auxiliaires français. Dehan est logé à Weyher (Rhénanie-Palatinat) jusqu’à la fin octobre 1944, aidant les habitants aux vendanges. Il rejoint ensuite Mireille Fischel, sa maîtresse à Rosenheim (Bavière) avant de se rendre à Sackingen (Bade-Wurtemberg) au début janvier 1945.

            À Baden-Baden, en février, Dehan reprend contact avec le commissaire Poinsot[5] et ses anciens complices miliciens, Tournadour et Beyrand. ainsi que des Allemands responsables des questions juives, connus à Bordeaux. Il est alors chargé de monter un réseau de renseignement sur les Français dispersés en Allemagne. Il intrigue même à Sigmaringen, espérant se faire nommer chef de la sûreté. Il s’installe à Constance, qu’il quitte le 5 avril.

            Le 26 avril il prend, en compagnie de sa maîtresse[6], un bateau pour Meersburg, (Bade-Wurtemberg) puis rejoint à pied  Innsbruck, (Auriche) où il retrouve Tournadour, Beyrand et le colonel SS Perey. Ils rejoignent les lignes américaines en se faisant passer pour des travailleurs. Un camion américain conduit Dehan et sa compagne au camp de triage de Landeck, puis à Bregenz (Autriche). Ils sont ensuite envoyés à Lörrach, (Bade-Wurtemberg) et passent la frontière à Mulhouse le 21 mai. Sous sa fausse identité, d’Yves Le Goff, il rejoint Paris le 23 où il reste jusqu’à son arrestation. Il est arrêté le 12 juillet 1945 et interné au fort du Hâ à Bordeaux.

            Il est jugé une première fois à partir du 16 novembre 1949 par le Tribunal militaire de Bordeaux et condamné à mort le 18, ainsi qu’à la confiscation générale de ses biens présents et à venir. Néanmoins l’affaire du château du Porteau est abordée dans un nouveau procès qui débute le 5 février 1950[7] ; il est de nouveau condamné à mort. Il est fusillé à Bordeaux le 2 juin 1953, au stand de tir de Luchey, en compagnie de Jean Guilbeau.

Sources : Service des Archives de la Justice militaire – Dossier Lucien Dehan.


[1]RNP Rassemblement national populaire, un mouvement collaborationniste fondé par Marcel Déat.

[2]MSR Mouvement social révolutionnaire ; un mouvement fasciste fondé par Marcel Deloncle et financé par Eugène Schueller, propriétaire de « L’Oréal ».

[3]AJM-Le Blanc, dossier de justice de Lucien Dehan.

[4]L’antenne girondine de l’Abwehr (service de renseignement de la Wehrmacht) devient le FAT 360 après le débarquement allié du 6 juin 1944.

[5]Le commissaire Pierre Émile Poinsot, en poste à Bordeaux, est le sous-directeur des RG et responsable de la SAP de Gironde. Il est très efficace dans sa recherche des opposants au régime de Vichy, collaborant sans retenue avec l’occupant. Il eut un certain rôle dans le démantèlement du réseau CND de la Vienne dirigé par les Drs Chauvenet et Colas. In Albert Jacques & Pirondeau Jacques, La Seconde guerre mondiale dans le Loudunais, tome1, La Simarre, 2020.

[6]Il est veuf depuis quelques années, laissant parfois la surveillance de ses trois enfants à Mireille Fischel sa compagne.

[7]Parmi les co-accusés figurent Jean Guilbeau, Marcel Fouquey et Pierre Beyrand.

      Jean-Marie Tournadour manque à l’appel, car condamné à mort et fusillé le 30 mars 1946. Le capitaine Werner Gartner, est arrêté en Allemagne, et comparait lui devant le Tribunal militaire de Bordeaux le 31 mai 1950. Il assume ses crimes, les regrette, et prétexte son ivresse pour expliquer son attitude. Il est condamné à dix ans de travaux forcés et vingt ans d’interdiction de séjour.