Les chantiers de la jeunesse

L’armée française est dissoute selon les conditions de l’armistice signé le 22 juin 1940. 10O OOO jeunes démobilisés sont ainsi disséminés en France et le premier souci de Vichy sera de les regrouper avec les autres jeunes de la nation dans une nouvelle structure répondant aux critères de l’ordre nouveau ; une jeunesse virile, formée à l’obéissance, au service du pouvoir, dans une instruction religieuse et paramilitaire.

Photo Salut aux couleurs. © Archives Nationales.

C’est le général Paul Marie Joseph de la Porte du Theil, fervent catholique et entièrement dévoué à la cause de Pétain, qui sera désigné pour organiser ces chantiers de la jeunesse en zone libre conformément au décret du 31 juillet 1940. Son expérience de la formation des officiers de l’armée française lui permet de rentrer en contact avec nombre d’entre eux. Ils encadreront par la suite cette structure. Ce service est porté à six mois. Les jeunes sont recrutés dans 52 groupements régionaux coordonnés par un commissariat général.

Huit à dix groupements chapeautés par des commissariats régionaux sont assimilables à des régiments qui sont eux-mêmes divisés en bataillons compagnies, sections et équipes correspondant à des patrouilles.

En janvier1941, ce service devient obligatoire pour tous les jeunes de 20, 21 ans et est porté à huit mois. On évalue ainsi entre 400 et 500 000 les jeunes hommes qui y ont été contraints.

C’est ainsi que Pierre Grimaud sera appelé.

Né le 18 octobre 1920 à Savigné dans la Vienne, il entre en 1931 en 6ème au Petit Séminaire de Montmorillon. Il ne revient chez lui à Savigné qu’une fois par trimestre. Il passe son bac en 1938. Lorsque la guerre éclate en 1939, il est un temps surveillant au cours complémentaire de Civray. En 1940, Pierre et sa famille accueillent des réfugiés du Nord. En janvier 1941, il passe en zone libre à Pessac grâce à une fausse carte d’étudiant vétérinaire fournie par le docteur Coirat à Charroux et se retrouve à Lodève. Il y reçoit le 13 juillet 1941, l’ordre de se rendre au groupement 24 à Saint-Guilhem-le-Désert dépendant de Lodève distant d’une trentaine de kilomètres. Il reçoit alors son paquetage ; béret, blouson portant l’écusson des CDJ, cape, larges pantalons et pour l’été shorts pour les cantonnements sous la tente, faisant penser à l’uniforme des scouts, scoutisme dont le général de la Porte du Theil s’est fortement inspiré dans l’organisation de l’instruction.

Le réveil s’effectue dès 6 heures 30 et, après le petit déjeuner, regroupement pour le salut aux couleurs. Le planning de la journée est alors indiqué. Il se partage entre instruction et travaux d’intérêt public où l’on se rend en marchant au pas. Pierre Grimaud et ses camarades ont pour mission de couper du bois pour alimenter la boulangerie locale et faire des routes d’accès au plateau. Sports où l’éducation physique est bien présente dès le décrassage du matin, jeux et instruction civique ont pour objet de s’intégrer dans un projet idéologique dans lequel la formation à la discipline, l’autorité et l’obéissance participent au « relèvement » du pays dans l’esprit de Vichy. L’instruction religieuse y est bien présente. A noter que les chantiers de jeunesse sont interdits aux communistes et aux Français de confession juive dès 1941. Pierre Grimaud est libéré des chantiers de jeunesse en février 1942. Il se mariera à Brive-la-gaillarde le 9 septembre1942 avec madame Simone Ducloux qu’il a connue lors de ses pérégrinations.

Controverses :

Dans le prolongement de sa thèse de doctorat sur les chantiers de jeunesse, Christophe Pécout démontre que « les chantiers ont suivi la politique de la Révolution Nationale et ont adhéré pleinement à son projet idéologique avec toutes ses conséquences pratiques. Les chantiers ont été conçus comme le phare que le régime de Vichy entendait faire rayonner dans le cadre de sa politique de jeunesse » sans aucune contestation.

Depuis 1980 les historiens s’affrontent sur cette vision de l’organisation de l’état vichyssois selon les uns ou de chantiers au service de la France selon les autres, comme l’écrit Alexandre Thers.

Le général de la Porte du Theil, né le 29 mai 1884 à Mende et mort le 5 novembre 1976 à Sèvres-Anxaumont dans la Vienne, n’échappe pas à la controverse. Il n’a pas montré de zèle à pourvoir le STO à la demande allemande, ce qui lui vaudra d’être arrêté le 4 janvier 1944 à Châtel-Guyon, mené à Munich puis en Autriche d’où il sera libéré le 4 mai 1945. Mais on ne peut ignorer qu’il a été membre du tribunal ayant condamné le général de Gaulle à mort et refusé, lors de son passage à Alger, en 1942, de rejoindre la résistance manifestant à nouveau son attachement à Pétain. Cette remarque est alors taxée de résistancialisme car 7 000 jeunes issus des chantiers auraient échappé au STO en étant réfractaires ou ayant rejoint la résistance. C’est oublier que ce sont des actes individuels non induits par les chantiers, au même titre que ceux qui a contrario se sont engagés dans les Waffen SS.

Les archives nationales* cote F60 1452 .ex. font état de 16 OOO jeunes puisés dans les chantiers pour rejoindre le STO, parfois en uniforme et marchant au pas pour rejoindre leur lieu de travail. 9 OOO auraient été requis pour des travaux de fortifications au service de l‘occupant en France.

L’observation des affiches concernant les chantiers de jeunesse décèle indéniablement la propagande de la Révolution Nationale.

Sources :

PECOUT Christophe « Les chantiers de la jeunesse (1940-1944) : une expérience de service civil obligatoire ». Agora débats/jeunesses 2008/1 N° 47, pp 24 à 33

Musée des armées.

Archives nationales. *cote F60 1452 .ex.

Témoignage de madame Françoise Grimaud, fille de Pierre Grimaud.