72 ème anniversaire de la libération du camp d'internement de Rouillé.

mardi 12 juillet 2016 dans Commémorations
A l'occasion du 72ème anniversaire de la libération du camp de Rouillé, Marcel Suillerot, ancien interné au camp, déporté à Sachsenhausen, a prononcé une allocution.

Marcel Suillerot à 20 ans

Marcel Suillerot Rouillé 26-6-2016

J.J. Guérin, Marcel Suillerot Rouillé 26-6-2016

Rouillé commémoration 26 juin 2016
Mesdames, messieurs les autorités civiles et militaires, mesdames messieurs les responsables d’associations, mesdames messieurs, chers amis,
En ce jour de commémoration, je voudrais vous parler des mauvais jours de ma jeunesse et pourquoi je suis entré en résistance.
Lors de l’occupation de la région Bourgogne par les troupes allemandes, j’avais 17 ans. Plus aucune liberté avec le couvre-feu. Il était interdit d’être dans les rues de 21 heures à 6 heures du matin. La radio, les journaux étaient censurés.
Les allemands nous pillaient, ils expédiaient toutes nos matières premières en Allemagne. De ce fait, les aliments étaient rares. Tout était contingenté.
E septembre 1940, des tracts anti allemands et anti Vichy étaient diffusés. Désirant participer à ce combat, j’ai guetté qui diffusait ces tracts, j’ai eu la chance de reconnaître un copain. Il faisait partie des jeunesses communistes, « Les bataillons de la jeunesse ».
J’ai été engagé pour la diffusion des tracts sur Dijon et les environs ainsi que pour la récupération d’armes que nos soldats avaient abandonnées lors de la débâcle.
Ce travail a duré jusqu’au 6 octobre 1941, jour de mon arrestation.
J’ai été dénoncé par des français, arrêté par des policiers français, torturé par les mêmes individus. Heureusement pour moi, ils n’étaient au courant que de la diffusion de tracts.
Jugé à huis clos 16 jours plus tard par un tribunal spécial dit « français », incarcéré à la prison de Dijon avec 4 autres camarades, nous couchions sur des paillasses à même le sol, sans chauffage et très peu de nourriture.
Les 5 de notre cellule avaient été torturés par les mêmes policiers. Fin février 1942, nous décidons de tenter une évasion pour éliminer ces policiers. Cette tentative a échoué.
Chaînes aux pieds et aux mains, le 28 février 1942, nous sommes transférés à la prison de Chaumont en Haute Marne par des gendarmes français. Sept mois en cellule sans contact avec d’autres camarades, avec le risque d’être désigné comme otage et être fusillé, là aussi très peu de nourriture et en 1 an, j’avais perdu 10 kilos.
Le 3 octobre 1942, j’ai été transféré au camp de Rouillé. J’ai connu dès mon arrivée la solidarité des camarades, ils m’ont fait une série de piqûres pour me remonter. Je n’ai pas oublié ce geste de solidarité des camarades envers moi. Parmi ceux-ci, il y avait Femeaux, Fumoleau, Guyomarc’h, Marco, Crotti, Demerger, Niot, Bougeot, Estiot, Marcelin, Poussel, Gaillard, Rougeol et bien d’autres dont je ne me rappelle pas le nom. J’ai passé 3 mois à Rouillé mais combien riche en camaraderie.
Le 8 janvier 1943, j’ai attrapé la scarlatine. Malgré les soins prodigués par les camarades, j’ai quitté Rouillé le 11 janvier 1943 pour Compiègne avec la fièvre et sans force, les copains se partageant mon maigre bagage. Nous étions 30 dans le wagon.
Le 23 janvier 1943, j’étais déporté à Sachsenhausen sous le matricule 58337 et libéré le 5 mai 1945. Près de 300 internés du camp de Rouillé ont été déportés dans les camps de la mort.
Le 7 mars 1942, 3 ont été fusillés à la Butte de Biard. Ils seront les premiers fusillés Dans la Vienne. Des dizaines d’autres suivront.
Dans le camp de concentration, nous nous sommes retrouvés de tous les pays d’Europe, de toues pensées politiques démocratiques, de toutes religions, libres penseurs ou athées, francs-maçons, de toutes couches sociales et nous avons continué à résister ensemble contre la mort.
Nous sommes des survivants, nous sommes revenus parce qu’avec beaucoup de chance, nous avons réussi à rester des êtres humains et à préserver notre dignité d’Hommes et de Femmes. Nous n’aurions pu survivre sans la solidarité. Les liens de cette solidarité tissés au plus profond de la barbarie nazie nous ont permis de survivre et de tenir notre serment « Plus jamais ça ».
En ce qui concerne notre amicale, nous sommes fiers de pouvoir aujourd’hui encore, avec nos cérémonies de Rouillé, de Châteaubriant et de Voves mobiliser autant de monde.
De toute la France viennent se recueillir ceux qui ont souffert ou qui pleurent la mort d’un proche dans les conditions que l’on sait. Nous saluons les camarades résistants de cette région qui, au péril de leur vie, ont su affirmer leur volonté patriotique.
Nous remercions, avec reconnaissance, les élus et les personnalités qui, en dépit de leurs tâches, sacrifient une partie de leur temps pour nous honorer de leur présence.
Mais il faut aussi citer toutes ces familles dans les villages qui hébergèrent des évadés.
Nos pensées très affectueuses vers ceux que l’âge ou les infirmités retiennent loin de nous. Quant à ceux qui nous ont quittés, ils seront à jamais présents dans notre cœur.
Nos frères sont tombés il y a plus de 71 ans, nous leur rendons hommage aujourd’hui. Mais la meilleure façon d’honorer leur mémoire, c’est d’agir pour la paix partout dans le monde.
Il n’y a pas de liberté sans sécurité internationale, le désarmement reste un objectif dont dépend le sort de l’humanité.
Vive la République, vive la France.

Marcel Suillerot, ancien interné au camp de Rouillé, déporté au camp de concentration de Sachsenhausen.