Version du Général CHENE

mercredi 18 août 2004 dans Diverses versions
LA LIBERATION DE POITIERS le 5 septembre 1944 : VERSION D’UN ACTEUR MAJEUR Voici le résumé d’un entretien avec le général Chêne,alias colonel Bernard, commandant les F.F.I de la Vienne. Réalisé en 1984, 40 ans après les faits.

Photo d'une maison détruite lors du bombardement de Poitiers par les Anglais, qui fit selon les estimations, entre 180 te 230 victimes, détruisit totalement 480 immeubles ou maisons et occasionna d'importants dégats sur 2270 autres. Le quartier de la gare fut le plus touché (Photo coll. Barrat)

Ce fut un moment unique...car il y avait l’union et l’unanimité qui nous ont permis de faire ce que nous avons fait. La première pensée va vers ceux qui nous ont quittés avant la Libération. Car, l’époque de la Résistance et le combat insurrectionnel sont indissociables[...]
Et nous sommes rentrés dans Poitiers ! Il pleuvait ce jour-là un crachin venu de l’Atlantique. Place d’Armes, il y avait une centaine de parapluies. A l’hôtel de Ville, j’ai rencontré le président du Comité de Libération et M. Schuhler ,le commissaire de la République. Puis nous avons entonné la Marseillaise[...]Il y avait une section en armes, un mât, une drisse et l’on allait hisser les couleurs nationales sur la ville de Poitiers, mais il ne manquait qu’une chose, le drapeau. Il a fallu vingt bonnes minutes pour en trouver un...

Puis, nous nous sommes rendus à la Préfecture pour mettre fin au régime du Préfet de Vichy. IL nous attendait en grand uniforme, médailles pendantes (c’était un ancien commissaire de la marine), et il avait fait servir le champagne. La foule nous avait emboîté le pas et elle arrivait à son tour : des voix se sont élevées pour rappeler à ce Préfet ce qu’il avait été pendant l’Occupation. Nous n’avons pas bu le champagne et avons fait consigner le Préfet dans son appartement..."

Evoquant ensuite la mort accidentelle de son cuisinier qui s’est tué en manoeuvrant une mitraillette Sten, il affirmait : "dans cette période, le tragique côtoyait le burlesque."

Et de poursuivre en décrivant le défilé du 10 septembre 1944 :
"Ce fut extrêmement poignant. J’étais à l’Hôtel de Ville ; on m’avait confié un micro pour exposer à la foule ce que nous avions fait, quand le colonel Blondel, alis "Michel" donna l’ordre aux troupes de se mettre en mouvement...Ce fut un défilé extraordinaire, hétéroclite bien sûr. Il y avait ceux qui avaient des uniformes et ceux qui n’en n’avaient pas. Mais il y avait dans tous ces visages un regard. Je n’ai jamais vu au cours de ma carrière un regard semblable à celui-ci. Il était fait de confiance et de fierté...Jamais je n’ai senti une telle fraternité... J’étais fier d’avoir commandé ces hommes."

Cette mystique de l’union ne l’empêche pas d’évoquer aussi la division, les "magouilles" qu’il déplore alors qu’il venait d’établir son P.C au Lycée de Jeunes Filles.

De tout ceci, ce qu’il retiendra le plus c’est l’image bouleversante de ce Poitevin qui met "pieusement" un drapeau tricolore sur sa maison en ruines...

CONCLUSION POUR L’HISTOIRE

Ce témoignage d’acteur engagé dans l’évènement diffère de celui de Candide , l’observateur qui garde ironiquement ses distances.
Il permet de percevoir la force de la restauration patriotique, mais il montre aussi les écarts entre le mythe et la réalité :
-entre la mystique de l’union et la réalité d’une France hétéroclite,
divisée
-entre la liesse de la Libération et le tragique de la situation peuplée d’êtres disparus et de ruines...
-entre la force du collectif et le sentiment d’une profonde solitude

A vos conclusions...

Texte écrit par Roland Barrat