Léone JAMAIN : un exemple de résilience

dimanche 27 février 2005 dans Itinéraires
Léone Jamain : Un exemple de résilience

Léone Baugé-Jamain

Petit carnet de notes de Ravensbrück

Croquis réalisé par Léone, sur l'avance des armées alliées (Coll. particulière)

Léone Jamain est l’illustration de cette réflexion de François Bédarida directeur de recherche au CNRS traitant de la résilience des déportés.


« Cependant face à une volonté aussi monstrueuse d’annihilation, les déportés disposaient de deux atouts qui expliquent leur extraordinaire pouvoir de résilience. L’un était leur esprit de résistance alimenté de toute une expérience militante. L’autre, devant les tentations du chacun pour soi et de l’abandon tenait au sens de la solidarité qui les animait . Solidarité humaine et solidarité politique, solidarité nationale et solidarité internationale qui leur ont permis non seulement de sauvegarder leur dignité, mais de rester jusqu’au bout, debout. »

Léone Baugé n’a que 19 ans quand, ouvrière à la Manufacture d’armes de Châtellerault, elle cherche dès 1940 à s’engager dans la résistance. L’occasion se présente en octobre 1940 lorsque René Gautier la contacte. L’activité commence aussitôt. Sans matériel et peu de moyens, des tracts sont reproduits à la main à la lumière d’une bougie jusqu’à une heure avancée de la nuit. Les textes avaient pour but d’éveiller les consciences et d’inciter les populations à résister à l’occupant. Peu de temps après, un petit journal « Le Manuchard libre » fut créé pour mieux informer la population. Il fallait aussi sortir des armes de l’usine, en particulier des revolvers.Il était impératif de maîtriser sa peur en passant par la grande porte où les Allemands fouillaient les sacs à main. Outre son activité à la Manu où elle participa à la grande manifestation du 26 novembre 1942, Léone Baugé était agent de liaison dans les petits villages aux alentours de Châtellerault, notamment à Ingrandes où elle apportait des paquets de tracts au passage à niveau.Son rôle consistait également à collecter de l’argent pour les résistants vivant dans l’illégalité. Mais Léone aidait aussi des femmes espagnoles dont elle se chargeait d’expédier leur courrier vers l’Espagne en passant la ligne de démarcation à La Roche Posay . Sa grand’mère maternelle qui habitait Yzeure sur Creuse servait de boîte aux lettres. De temps en temps, elle obtenait un laissez-passer pour aller voir cette grand’mère et acheminait le courrier dans son guidon de bicyclette. Avec son fiancé, Marcel Pillorget, elle collait également des papillons fabriqués à Paris. De mois en mois, la résistance s’étoffait à Châtellerault et la liaison devenait constante avec les responsables nationaux.

Mais, dans le même temps la répression s’organisait. En juin 1941 on arrêta 17 résistants à Châtellerault. En 1942 des responsables furent également arrêtés.14 arrestations furent encore effectuées au mois de décembre 1942. Le 15 février 1943, Martel chef national des FTP âgé de 22 ans fut arrêté à la Poste de Châtellerault. Le 17 février 1943 à la suite d’une dénonciation Léone fut arrêtée à son tour avec 17 de ses camarades. Elle se trouvait alors à l’hôpital de Châtellerault où elle avait été opérée de l’appendicite. Lorsque les Allemands vinrent la chercher, le chirurgien refusa son transfert . La Gestapo exigea alors qu’elle fût enfermée dans une pièce avec barreaux aux fenêtres et portes verrouillées. L’infirmière de l’étage et le chirurgien, le docteur Maurice David, furent avertis qu’ils seraient pris en otage en cas d’évasion. Le docteur David au bout de trois semaines fut contraint de la laisser partir et elle fut conduite par les autorités françaises à la prison de « La Pierre levée » à Poitiers.


Au bout d’un mois elle fut transférée à Romainville et le 27 avril 1943 déportée à Ravensbrück.
Deux mois après son arrivée au camp elle tomba gravement malade atteinte d’une pleurésie. Il était impossible de la faire admettre au « rewir », l’infirmerie. Son chef de bloc, une Hollandaise grâce à son obstination réussit cependant à l’y faire transférer, affaiblie,rongée de fièvre.Heureusement le lendemain, elle échappa à la sélection car le médecin SS fut muté sur le front russe. Il s’ensuivit une surveillance moins rigide pendant quelques jours. En cachette, une doctoresse russe lui ponctionna le poumon à deux reprises et la fièvre tomba. Dans un lit proche, une jeune Allemande de 19 ans lui prêta un vêtement qu’elle pliait dans son dos pour en atténuer la douleur. Renée Moreau , son amie châtelleraudaise déportée comme elle, risquait les coups pour lui porter des petits mots d’affection griffonnés sur de rares bouts de papier ainsi que des petites tranches de pain et la cuillerée de confiture du dimanche prélevées sur les parts des autres camarades. Mais un nouveau médecin SS arriva dans le bloc pour effectuer une sélection. A gauche, la vie, à droite, la mort. Martha la doctoresse tchèque,également déportée expliqua que Léone n’avait qu’une simple bronchite lui évitant ainsi d’être gazée le soir même. Martha si dévouée à ses camarades fut à son tour victime des SS et mourut quelques mois plus tard.

Mais un matin, Léone fut désignée pour partir en commando de travail à Neubrandenburg, seule Française, parmi les Polonaises, Russes, Allemandes Tchèques, ou Yougoslaves. Elle vécut les longs appels debout, la maladie encore et les coups de pied et de schlague dans la neige par -30°. Des centaines de bébés vont naître durant l’automne1944 et l’hiver 1945 dans cet enfer. Tous mourront de faim de froid, les mères affaiblies et affamées n’ayant pas de lait pour les nourrir. Cependant une infirmière allemande prisonnière elle aussi fit de trois bébés trois paquets qu’elle remit à un convoyeur de la Croix Rouge suédoise en lui disant devant le SS qui surveillait : « Ce sont des paquets oubliés. »C’est ainsi que trois bébés français, deux garçons et une fille furent sauvés par une déportée allemande. De tels actes, si précieux pour la vie, ont aussi été menés par des déportées françaises comme Marie-José Chombart de Lauwe.

Seule la solidarité permettait d’atteindre le jour suivant .Ils furent longs ces jours puisqu’il fallut attendre avril 1945 pour retrouver enfin la liberté.

           Texte rédigé par Louis-Charles Morillon