De L’Hôpital à Lusignan : poème-récit

mercredi 26 mars 2008 dans Textes-Témoignages
Par Agnès Frisch, épouse Dolisy, membre de l’Amicale "Les Amis de la Vienne"

1939/1940
De l’Hôpital à Lusignan
et retour


Tel que je l’ai en mémoire.
Ce 1er Septembre 1989
Cinquantenaire de notre exode,
Pour ceux qui l’ont vécu
Et tous ceux qui ne l’ont pas connu.

Par Agnès Frisch, épouse Dolisy,
membre de l’Amicale "Les Amis de la Vienne"



J’avais 12 ans !
En 1989 nous fêtons
Le Bicentenaire de la Révolution
Et de la Tour Eiffel le centenaire.
Quant à la dernière Guerre
C’était il y a 50 ans,
Le 1er Septembre exactement,
A 16 heures de l’après-midi
Un haut-parleur passa qui dit :
« Pour 19 heures dans la soirée
L’Hôpital devra être évacué !
Les invalides se rassembleront
A la Mairie immédiatement
Pour être conduits au plus tôt
A la gare de Forbach en auto. »
Mon père aussi était parmi eux,
Quand le reverrons-nous, en quel lieu ?

Tout ce qui est utile est emballé,
Couvertures, draps et oreillers,
Vaisselle, pots, et à manger,
Mais seulement autant que l’on peut porter.
Aux chèvres, aux chevreaux, aux cochons
On donne à manger énormément,
Ainsi qu’aux poules, pigeons et lapins
Pour subsister bien des lendemains.
Encore un dernier coup d’œil :
On allait oublier le réveil !
Portes et volets sont bien fermés,
La charrette à bras est bien haut chargée,
La longue marche va pouvoir commencer.

Je ne me souviens pas de tout,
Mais tant de choses restent en nous !
Un long cortège avance, sans dire mot,
A pied, avec landau, poussette, ou à vélo,
En char à vaches pour les plus heureux ;
Puis L’Hôpital se perdit à nos yeux.
Qu’on regarde en arrière ou en avant
Il n’y avait ni queue, ni commencement !
Maman tirait la charrette, mon frère la poussait,
Je marchais avec le vélo à côté,
De temps en temps on échangeait.
Nos voisins, avec ma petite sœur, nous précédaient
Dans un char à vaches bien bâché
De temps en temps il y eut un arrêt,
Personne ne savait où on allait.

Des villages on en traversait beaucoup,
Bien obligés de tenir le coup
Dans la nuit noire et fraîche de Septembre,
Nous demandant ce qui pouvait nous attendre :
Moulin d’Ambach, Longeville, Bambi,
Haute et Basse- Vigneulles, Guinglange,
puis je ne sais plus.
A mi-chemin il y eut un décès,
Mais pas question de s’arrêter !
L’exode suit son cours lentement,
Bientôt le jour va poindre à l’horizon.
Après 40 ou 50 km, vers 6 heures,
On nous accorde un repos réparateur :
La route est bordée de vastes près
Dans lesquels on s’assied, sur l’herbe mouillée.
Pour dormir on n’a pas le moral,
Avoir tout quitté fait bien trop mal.
Est-ce pour quelques jours ou pour plus longtemps ?
Vers 8 heures on se mit à chercher
Les amis, les voisins, la parenté ;
Les retrouver n’est pas chose facile
Parmi plus d’une dizaine de mille ;
Puis nous sommes restés groupés.

Quand des camions nous ont emporté
Vers midi jusque sous de grands préaux
Adieu charrettes, chars, vaches et chevaux !
Vers le soir à Pont-à-Mousson,
Nous sommes remontés en camions
Vers les villages des alentours
Qui nous accueillirent avec amour.
Il n’y eut pas pour tout le monde des lits
Mais nous avons dormi sous abri.
Les quelques jours que nous sommes restés
Une cantine nous distribuait à manger ;
Gamelle à la main , on faisait la queue,
On croyait mendier, on était malheureux.
Nous étions à Noviant-aux-Prés,
D’autres dans les villages à côté
Que nous parcourions avec patience
Pour apprendre enfin, quelle chance,
Où les invalides avaient été logés.
Grâce au vélo que j’avais pu emporter
Papa put revenir avec nous à Noviant ;
La famille était au complet maintenant.

A nouveau la ronde des camions,
Devant une gare nous en descendions,
Trainant tout notre avoir à la main,
Cette fois ci pour prendre le train :
Dans un wagon de bestiaux ou de marchandises
Nous étions 36, ,assis sur nos paquets et valises.
On ne pouvait pas s’allonger la nuit,
Même pour pieds et jambes c’était trop petit.
C’étaient, combien de nuits, combien de jours,
N’ayant que 2 lucarnes pour ajours ?
Pour les besoins bien naturels
En rase campagne on s’arrêtait,
mais pour cela il fallait grimper
Par-dessus pieds et bagages de nos pareils.

A Paris ce fut le grand tri,
Chacun vers son destin est parti :
Les mineurs vers Lens ou Saint-Etienne,
Et tous les autres dans la Vienne.
Traversée de Paris en camions bâchés,
De longues attentes sur chaque quai,
Toujours assis sur nos paquets
Et vigilants de ne rien oublier.
Encore un train, beaucoup , de gares,
Et enfin, quelques jours plus tard,
Ce fut le grand débarquement
Devant la gare de Lusignan.

Nous avions l’air d’enfants bien sages
Tous assis sur nos bagages,
Ereintés par ce difficile et long trajet
Vers l’inconnu qui nous attendait.
La salle Paroissiale, nous avait’ on dit,
Abritait déjà de nombreux amis ;
Je les revoie encore sur la paille installés
En attendant de pouvoir être logés.
C’est ainsi qu’en les visitant
Ma sœur se fractura une jambe en tombant.
A l’hôpital, où on l’a plâtrée,
Le docteur, gentil et bien intentionné,
A cherché lui-même à nous loger
Chez Madame Béchon, en Fou-de-Cé.
Cet accueil vraiment très cordial
Nous a bien remonté le moral.
Et comme nous manquions de lits
Tous les voisins s’y sont mis
Pour apporter ce qui nous manquait ;
On nous avait déjà bien adoptés.
Par la suite tout le voisinage
Accepta des familles de notre village.
Entre-temps ceux de notre train avaient attéri
Dans de confortables petits nids
De Jazeneuil et des alentours
Pour une longue année de séjour.
Une grande belle chambre nous abritait,
Mais il a fallu s’habituer
A y vivre à 5 personnes, jour et nuit,
Avec la table, les chaises et 4 lits.
En attendant un petit fourneau
Et les moyens d’acheter ce qu’il faut,
Nous mangions à la soupe populaire
Pendant des semaines entières :
Peut’ on comprendre ce que c’est
Que d’avoir l’air d’aller mendier ?
Le confort de chez nous nous manquait,
Nous étions trop discrets pour le montrer,
Tout le monde était si gentil avec nous
Qui étions étrangers pour eux après tout
Et parlions une langue étrangère.
Mais vu notre volonté de plaire
On a appris à nous estimer
Et nous ne saurions jamais trop remercier
Tous ceux qui nous ont accueilli
Et qui sont devenus nos amis.
Il y avait une école pour les réfugiés
Et nos institutrices qui y enseignaient,
Notre maire et son secrétaire,
Et aussi une maison pour nos Chères Sœurs.
Moi j’allais au Collège, chez Melle Verdun,
Avec les filles de Lusignan que j’aimais bien.
Alice, Louise et moi étions avec elles
Pour faire notre Communion Solennelle,
Mon cousin Théo également
En Notre Dame de Lusignan.
A la ferme d’un château nous achetions
Du duvet d’oie pour faire des édredons.
Nous avions même loué un petit terrain
Dont nous avions fait un coquet jardin.
Un jour des avions nous ont attaqué,
La nuit suivante nous dormions dans la forêt.
Les allemands avaient érigé un camp,
Mais qui était dans ces baraquements ?
Il y aurait tant à raconter,
Sans tout ce que j’ai oublié !

Mais toute chose a une fin,
Avions-nous décidé pour notre bien ?
Il n’y avait pas d’autres solutions
Il fallait retourner à la maison,
Ou nous étions fleuriste-jardinier,
Notre gagne-pain, bon gré, mal gré,.

Le 13 Septembre 40 était le jour
Fixé à nous tous pour le retour.
Le voyage, mieux organisé
Etait plus court que pour l’aller.
Et quand nous sommes revenus
Dans nos maisons presque toutes nues,
Uniquement jonchés de détritus,
Nous savions que nous avions tout perdu :
Nos biens, nos droits, notre Patrie !
De la France une frontière nous séparait
Qu’il était impossible de traverser.
Grâce à ce que nous avions acheté
Dans la Vienne, la vie a recommencé,
A nouveau sans lits et sans sommiers,
Pas de magasin, plus d’eau courante ni d’électricité ;
Ce fut à nouveau la soupe populaire
Et pour nous le début de la vraie guerre.

Aujourd’hui toute amertume est oubliée.
Si mes pensées vont vers le passé,
je suis fière de notre amitié retrouvée
Avec tous ceux que j’ai connus et aimés
Du temps où nous étions réfugiés.
Mais de ceux d’il y a 50 ans
Nous ne sommes plus que peu maintenant.
Pourtant dans nos souvenirs ils restent présents,
Tous nos chers disparus d’antan.

Des souvenirs que je voulais exprimer
pour ce 1er Septembre 1989,
cinquantième anniversaire de notre douloureux exode.

Signé : Agnès Dolisy-Frisch

Article mis en ligne par Sabine Renard-Darson.