Cérémonie du 65ème anniversaire du massacre des 31 résistants à Vaugeton (86) le 27 juin 1944

samedi 18 juillet 2009 dans Cérémonies
Le 27 juin 1944, la S.S., la Wehrmacht et la Milice de Pétain encerclent la forêt de Saint-Sauvant (86) et massacrent 31 résistants, dont un grand nombre qui avaient été libérés du camp de Rouillé par les maquisards de ce secteur, Français, mais aussi Espagnols antifranquistes, Italiens, Russes, Portugais. Philippe Lincio, professeur d’histoire au collège Jean Monnet de Lusignan, membre du jury départemental du Concours de la Résistance et de la Déportation, a lu un texte, en présence de ses élèves, en hommage aux 31 martyrs de cette tragédie de Vaugeton.

Philippe Lincio devant le monument de Vaugeton

Messieurs les représentants des autorités civiles et militaires, Messieurs les représentants des associations d’anciens combattants, Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs,


Si j’ai accepté cette invitation, c’est au nom de mes collègues professeurs du Collège Jean Monnet de Lusignan et des professeurs des écoles qui œuvrent pour l’enseignement de l’histoire de la 2ème guerre Mondiale auprès de la jeunesse locale. Nous y voyons aussi une façon de rendre hommage aux anciens résistants et internés ainsi qu’à leurs associations. Aujourd’hui nos pensées vont tout particulièrement à la famille de Jacques Papineau en qui nous avons toujours trouvé un partenaire et un passeur de mémoire aussi précieux que modeste, toujours amical, attentif à nos projets et au travail de nos élèves. Ce texte lui est dédié.

En juin 1944, la guerre est revenue dans le quotidien des Poitevins. Le débarquement et la bataille de Normandie sont dans tous les esprits. Dés le soir du 6 juin, le Général De Gaulle désormais reconnu comme chef du Gouvernement provisoire, a appelé la Résistance à entrer dans la nouvelle bataille de France. Depuis l’institution du STO par les autorités de Vichy en 1943, toute une jeunesse réfractaire fait l’expérience de la clandestinité. Profitant de l’activisme des réseaux et de la formation politique des mouvements, elle intègre les maquis qui multiplient coups de mains et sabotages contre les unités allemandes et les administrations de Vichy. Cette résistance armée est pleinement reconnue par l’Etat-major allié qui l’assiste par des parachutages d’armes et l’envoi de commandos SAS. En face, l’armée nazie saignée par ses défaites en URSS et privée de la maîtrise du ciel, dispose encore de troupes combattives et fanatisées. Le massacre de 642 habitants d’Oradour sur Glane le 10 juin 1944 par la division Das Reich n’est pas le crime désespéré d’une unité en déroute. Il est au contraire un acte froidement planifié, destiné à frapper d’épouvante les populations occupées.

L’audacieuse libération du camp de Rouillé par les maquis de la région dans la nuit du 12 juin 1944 s’inscrit dans ce contexte fiévreux. Une partie des détenus rendus à la liberté dont un contingent de Républicains espagnols forment un maquis dans le Bois des Cartes. Ils sont conduits par un résistant expérimenté : Marcel Papineau. Mal armés, ils se replient sur la Forêt de St Sauvant dans l’attente d’un parachutage.

Mais la Gestapo, bien renseignée par les policiers français de la Section des Affaires Politiques et les espions de la collaboration resserre l’étau. Pressentant le pire, les responsables locaux de la Résistance décident l’évacuation de la forêt. Mais il est déjà trop tard : au matin du 27 juin, une colonne de répression motorisée de plus de 1500 hommes issus de la SS, de la Wehrmacht et de la Milice encercle la forêt. Les habitants des villages sont rassemblés et fouillés sans ménagement. Plusieurs personnes soupçonnées d’aider le maquis sont arrêtées et déportées. Le hameau de la Branlerie, QG du maquis est incendié. Dans ce combat inégal, 5 maquisards sont tués les armes à la main. Parmi eux, Marcel Papineau qui a tenté de rompre l’encerclement pour porter secours à ses hommes. En fin d’après midi, 27 prisonniers battus à coups de crosses sont mitraillés ici même en vertu d’un ordre qui dénie tout statut de combattant aux francs-tireurs. Dans la nuit du 7 juillet suivant, les bourreaux nazis reviennent et fusillent au coeur de la forêt 30 commandos SAS anglais et 1 pilote américain capturés à Verrières ; cela, au mépris des conventions de Genève qui protègent les prisonniers des armées régulières.

En ce lieu, deux monuments différents rappellent au passant le sacrifice des 31 résistants du Maquis Bernard. A nous, citoyens d’aujourd’hui et de demain, leur histoire doit poser la question de la valeur de l’engagement. Quelle même volonté unissait le chrétien Marcel Papineau, le communiste espagnol Angel Sanchez ou le gendarme Paul Fergeault ? Pourquoi des Espagnols, un Arménien, un Italien sont-ils venus ici donner leur vie pour une France si avare de son droit d’ asile ? Au delà de leurs diversités, ces hommes se sont engagés non pas seulement par patriotisme, goût de l’aventure ou esprit partisan mais pour une cause qui à la fois les unissait et les dépassait : le refus du totalitarisme nazi et de la collaboration. Parce que le fascisme insultait toute idée de civilisation, il fallait non seulement en libérer l’Europe, mais aussi en extirper les racines pour bâtir un monde plus juste. La rédaction du Programme du Conseil National de la Résistance le 15 mars 1944, œuvre d’ une poignée d’hommes traqués représentant les principales organisations unies de la Résistance clandestine, illustra cette volonté. En appelant au rétablissement des droits de l’homme et à l’extension des droits sociaux, cette « République des Catacombes » régénéra les valeurs des Lumières et des révolutions françaises. Cet idéal d’asseoir les libertés démocratiques par une plus grande justice sociale est sans doute le plus beau legs de la Résistance aux générations de l’après-guerre.

Par la commémoration du Massacre de Vaugeton ou la création des Chemins de la liberté, les associations transmettent avec émotion la mémoire de la Résistance, de l’internement et de la déportation. La mission de l’école est complémentaire car différente. L’enseignement de l’histoire doit donner aux plus jeunes une compréhension raisonnée du monde. Il implique que les faits soient établis dans toute leur complexité et compris dans leur contexte. Nous devons développer chez nos élèves des qualités d’analyse et d’esprit critique. Pour cela, il nous faut dénouer un écheveau de sources et préserver des mémoires souvent divergentes afin de mieux les confronter. Notre métier nous appelle donc à faire de la mémoire un objet d’histoire pour mieux en prendre le relais dans l’avenir. Cependant, nous partageons la même volonté de produire du sens en tirant des évènements des leçons universelles destinées à construire des citoyens responsables.

Aujourd’hui, de nouveaux discours nient la réalité du Crime contre l’humanité, appellent à de nouvelles intolérances, consentent aux inégalités, renoncent aux conquêtes sociales et aux libertés chèrement acquises. Ils s’appuient sur la peur, l’ignorance de l’autre, le désarroi, le conformisme ou la paresse intellectuelle qui bénéficient toujours aux idées simplistes.

Autant qu’un devoir de mémoire, l’héritage de la Résistance nous impose donc un devoir de vigilance. Mais il porte aussi un message d’espoir en souvenir de ceux qui ne cessèrent de croire en tous les possibles et surent agir aux heures les plus sombres de notre histoire.

Je conclurais par ces quelques mots extraits de la dernière lettre du poète et résistant Missak Manouchian fusillé au Mont Valérien le 21 février 1944.

« Je m’étais engagé comme soldat dans l’armée de libération, en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et du but.(…) Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand… chacun aura ce qu’il mérite comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité, après la guerre qui ne durera plus longtemps . Bonheur à tous ».

Philippe Lincio - 28 juin 2009