Témoignage de Madame Renée Moreau

Témoignage de Renée Moreau - Déportée à Ravensbrück - sur "Le travail dans l’univers concentrationnaire nazi"

Mme Moreau à Ravensbrück avec des lycéens de Châtellerault

Renée Moreau, 2ème à gauche 1er rang, après la libération du camp

Renée Moreau, quelques années après sa libération

Témoignage Renée Moreau (N.R. du 23-10-2014)

Ce thème me rappelle parfaitement mon vécu puisque j’ai été arrêtée par la Gestapo le 17 février 1943 sur mon lieu de travail à la Manufacture Nationale d’Armes de Châtellerault.

Je suis emprisonnée à la prison de la Pierre-Levée à Poitiers pour les interrogatoires, transférée ensuite au camp d’internement de Romainville pendant un mois, puis déportée au camp de concentration de Ravensbrück le 27 avril 1943, Ravensbrück surnommé" l’enfer des femmes".

Dès mon arrivée je perds mon identité. Renée Moreau n’est plus que le n° matricule 19360 ; je dois le savoir en allemand.

Qu’ a été pour moi le travail dans cet univers concentrationnaire nazi ?

Ce travail commençait déjà par le lever à trois heures et demie, rapide toilette pour conserver sa dignité, puis l’appel général durant deux heures dans le froid à moins 20 degrés ou moins 25 l’hiver sous la neige, au printemps c’était la pluie. Les mortes de la nuit devaient être présentes. L’appel c’était la terreur, les coups de "schlagues" pleuvaient sur nos corps. Puis c’était un nouvel appel pour organiser les différents travaux à l’extérieur du camp. C’était le marché aux esclaves.

J’ai d’abord été affectée à l’atelier de couture où je travaille sur les habits des "S.S.". Je couds des boutons sur les vestes, des têtes de mort sur les calots. Nous sommes une équipe de jour et une équipe de nuit de 18 h à 6h du matin. Un important rendement est exigé sous la surveillance des femmes et hommes "S.S.".

Peu de temps après je suis affectée à différents travaux extérieurs au camp. Je travaille à l’assainissement des zones marécageuses les pieds dans la neige et la boue, je creuse aussi des tranchées.

A Ravensbrück il y avait un beau lac. Avec mes camarades nous avons déchargé des matériaux arrivant sur les péniches tels que briques, charbon, ciment, cailloux ou pavés pour faire les routes.

Nous devions entasser tous ces matériaux sur des wagonnets ; une douzaine de déportées étaient attelées à un câble et devaient tirer ce wagonnet vers une destination prévue. C’était un travail de force épuisant, sous les coups des "S.S." et les aboiements des chiens prêts à nous mordre.

Après avoir transporté pavés et cailloux, je suis affectée à la construction d’une route autour du camp. Avec mes camarades nous étalons pavés et cailloux et traînons le rouleau compresseur pour tasser. Ensuite nous sommes attelées à un énorme rouleau de ciment de 1m50 de diamètre, de 2m de long et pesant 800kg. C’est une véritable vision d’esclavage…mais n’oublions pas nous sommes des "stück"( morceaux ). Un déporté se remplace plus facilement qu’une machine, l’extermination par le travail est bien calculée, c’est une mort programmée.

Ravensbrück et ses commandos est une entreprise prospère assurant de gros bénéfices à l’économie du Reich puisque les déportées sont vendues * aux entreprises qui les emploient.

Au printemps 1944, je suis transférée à l’usine de Neubrandenburg. Je travaille 12 h de jour ou de nuit sur une machine bien plus grosse que moi où je fabrique des pièces de moteurs d’avions que je sabote derrière le dos des "S.S".

Après trois ou quatre mois passés à Neubrandenburg, je suis transférée dans un commando voué à l’extermination, situé en pleine forêt surnommée "La Walbau". Je travaille dans une usine souterraine construite par les prisonnières où là aussi c’est la fabrication d’armes pour les "V2". Ne produisant pas suffisamment par rapport aux cadences imposées, je reçois des coups de cravache par les femmes "S.S.". C’est marche ou crève. Je n’oublie pas que certaines détenues ne pouvant plus faire face à cette vie infernale ont été punies, condamnées à recevoir les sinistres 20, 25, et même 50 coups de bâtons ; pour elles la vie s’arrêtait là : c’était le four crématoire.

Je n’oublie pas aujourd’hui, plus de 60 ans après, que comme mes camarades j’étais une combattante sans uniforme arrêtée par la gestapo pour mes actions dans la Résistance. Je n’oublie pas les atrocités que j’ai vécues sous le régime nazi.
C’est pourquoi le thème du concours de la Résistance et de la Déportation 2006-2007 m’appelle à continuer ce travail de mémoire en particulier en direction des jeunes collégiens et lycéens afin qu’ils soient informés pour analyser ce qui est la valeur de la Liberté et de la dignité d’une vie.


Renée MOREAU - novembre 2006
Médaille militaire

Croix de guerre 1939-1945 avec palmes

Croix des Combattants Volontaires de la Résistance

Officier de la Légion d’Honneur

* NDLR : en réalité la "SS" établit une facturation du coût de la main d’œuvre déportée aux entreprises pour lesquelles elle travaille.

Article rédigé par Louis-Charles Morillon.