La communication dans les camps

vendredi 26 novembre 2004 dans Déportation et communication
LA COMMUNICATION DANS LES CAMPS DE CONCENTRATION
(d’après un texte de Marcel Brunier, déporté)

Les relations humaines sont souvent influencées par le cadre dans lequel évoluent les individus. Elles l’étaient davantage dans un univers où régnait une terreur déshumanisante.
Dans ce monde organisé pour être féroce, le déporté n’était plus qu’un élément de ces vastes troupeaux (nous étions 10 000 à Gross Rosen, 35 000 à Dachau), de ces masses si contenues et entassées dans des périmètres si restreints qu’il s’y établissait une promiscuité accablante, à elle seule déjà dépersonnalisante.

Nous étions pourtant là, avec un immense besoin de communiquer, d’échanger, pour échapper à l’isolement ; de parler, d’écouter, pour donner ou recevoir un réconfort ; d’entendre, tout simplement le son de nos voix pour nous sortir du rang bestial où tout concourait à nous ravaler.

Il faut savoir que les possibilités de communiquer n’étaient pas partout les mêmes et variaient selon les lieux et les circonstances.
Les liens se nouaient plus aisément et facilitaient les échanges dans les unités où nous étions moins nombreux : dans les annexes des grands camps et dans les kommandos de travail. Mais il est vrai, aussi, que les grands camps disposaient parfois de structures clandestines, créant des supports qui favorisaient les initiatives (on a vu, mais très exceptionnellement, s’organiser des causeries, des conférences, à l’insu de nos gardes, dans certains grands ensembles concentrationnaires).

Dans cette masse éperdue, il y avait quelquefois des îlots privilégiés où se rencontraient ceux dont la chance était d’appartenir à un groupe où les affinités entretenaient naturellement les échanges. C’était le cas des résistants arrêtés et déportés sans avoir été séparés ou encore de ceux qui se retrouvaient et se regroupaient au sein d’une famille politique, philosophique ou religieuse.

LES OBSTACLES

Mais, devant nous, tant d’obstacles à vaincre pour y parvenir :
• Le barrage linguistique : la société concentrationnaire était cosmopolite. Tous les peuples d’Europe s’y retrouvaient et s’y mêlaient. A Dachau, par exemple, une quinzaine de nationalités étaient représentées.

• Les interdictions de concertations, rencontres, réunions, dont nous ne pouvions nous affranchir sans risquer des sanctions.

• L’obligation d’être prudent dans nos propos, ne sachant quelle oreille pourrait les saisir ; il fallait être vigilant et méfiant à l’égard des kapos qui nous encadraient étroitement.

Et même pour une conversation, aussi anodine soit-elle, combien de coups reçus pour l’avoir tenue sur le lieu de travail, car nous détournions notre attention de notre tâche.

QUELS ETAIENT LES SUJETS COURANTS DE CONVERSATION ?

Tout et rien, mais en premier lieu ce qui était susceptible d’entretenir l’espoir et le moral, en particulier l’évocation des tranches heureuses de la vie passée.
Nous n’étions pas dans le présent… Même le terre à terre du moment s’en écartait pour se projeter dans le futur, quand il était dominé par cette hantise de la faim qui amenait les plus obsédés à échanger des recettes de cuisine pour se griser dans une sorte de lointain mirage. Cette manie n’était pas réservée aux plus frustres, car beaucoup y ont succombé qui étaient des esprits bien pensants et distingués.
Il y avait aussi, quelquefois, des sursauts où la conversation atteignait des sommets plus élevés.

Et puis, au fil des jours, bon nombre d’entre nous ont ressenti le poids du temps, cette addition si lourde des journées de misère qui, en consolidant l’emprise concentrationnaire, émoussait progressivement le besoin d’échanger. Le moment arrivait où nous allions nous replier davantage sur notre vie intérieure. Elle ne nous rendait pas muets, mais il paraissait vain de trop dire ou extérioriser quand se tendaient en nous des forces très intimes pour essayer de survivre dans la dignité.
Vous dirai-je aussi, pour l’avoir éprouvée, quelle angoisse nous saisissait, au temps du grand déclin de nos forces, quand, brusquement, nos voix devenaient défaillantes pour véhiculer notre pensée.

AUTRES MOYENS D’EXPRESSION

Si le langage était notre moyen d’expression, il n’était pas la seule source de communication.
Des messages pouvaient se recevoir par l’interprétation de l’attitude, du comportement de nos gardiens.
Ces messages se traduisaient aussi, quelquefois, par un seul geste.
En voici un exemple : les S.S. se livraient parfois à des exécutions publiques, spectaculaires, ayant à leurs yeux valeur d’intimidation. C’est ainsi qu’un jour de l’automne 1944, à Gross Rosen, tous les déportés du camp ont été rassemblés sur la place d’appel pour assister à la pendaison d’un officier soviétique auteur d’une tentative d’évasion. Tout est prêt devant nous : la potence, la corde, l’escabeau. Le sacrifié arrive, encadré par les S.S., mais, d’initiative, il modifie le scénario. Prévenant l’intervention du bourreau, il se pend lui-même. Le spectacle venait d’un coup de prendre un autre sens. Il tournait à la confusion et à la mortification des S.S.. Et les 10 000 témoins silencieux que nous étions enregistraient cet acte de bravoure et de défi comme un message d’encouragement à ne pas se soumettre.

On peut aller au-delà, en puisant dans des souvenirs douloureux, et dire combien des êtres sans vie sont chargés d’éloquence malgré leur inertie. Ainsi, je revois cette enceinte du crématoire de Gross Rosen où notre groupe « N.N. » (Nacht und Nebel : Nuit et Brouillard, décret du 7/12/1941 condamnant les déportés « à disparaître sans que nul ne sache ce que nous étions devenus ». Ce décret, en fait, s’appliquera à presque tous les déportés) était parqué en quarantaine. Nous y cohabitions avec nos morts dont les corps s’amoncelaient près de nous dans l’attente du crématoire. Ils étaient nos familiers. Peu de chose nous séparait. Nous étions nous-mêmes au bord du seuil qu’ils avaient franchi. Nous étions en état de communion, nous pouvions lire dans leurs regards désespérés, et y capter un message, un appel muet, inexprimé mais intense, dictant à ceux qui survivraient le devoir de venir un jour témoigner…

On peut analyser la communication dans les camps de concentration nazis en se bornant aux échanges entre les déportés, mais qu’en était-il de nos rapports avec les S.S. ?

LA COMMUNICATION AVEC LES GARDIENS S.S.

La communication était unilatérale. Les S.S. nous tenaient dans leur mépris à l’égard des coches raciales jugées inférieures. Il n’était pas imaginable que l’esclave puisse s’adresser au maître sans risque de punition.
A vrai dire, nous n’entendions que les vociférations des commandements, des menaces et des injures. Et aussi, avec quelques variantes, l’immanquable discours d’accueil à l’arrivée du camp : « Vous êtes entrés vivants dans ce camp. Vous n’en sortirez que par la fumée du crématoire ».

LA COMMUNICATION AVEC L’EXTERIEUR

Avions-nous des échanges avec l’extérieur ? Non, nous étions vraiment coupés du monde. Il ne nous parvenait pas de nouvelles d’ordre militaire, dont nous étions pourtant avides, puisque le cours de la guerre conditionnait notre sort. Il circulait cependant beaucoup de nouvelles mais elles étaient généralement sans fondement et n’avaient d’autre effet que d’entretenir alternativement espoir ou découragement.
Néanmoins, dans les très grands camps, les organisations clandestines des déportés réussissaient, plus ou moins, à s’informer.
Le groupe auquel j’appartenais a pourtant eu la chance d’apprendre en juin 1944 le débarquement allié. Nous étions en kommando extérieur à Langenbieleau et un travailleur français, passant près de notre chantier, a pris le risque de nous crier : « Courage, ça y est, ils ont débarqué… ».

Nous n’avions ni le droit ni les moyens de recevoir du courrier ou de correspondre avec nos familles. Les dernières nouvelles envoyées ont été quelquefois ces billets hâtivement écrits, glissés par une fente ou jetés par une fenêtre du wagon nous transférant vers l’Allemagne, mots que recueillaient sur les voies ferrées et transmettaient les cheminots français.
L’interdiction des contacts avec l’extérieur était l’une des applications du Décret « N.N. ».
Même les lettres autorisées aux condamnés à mort avant leur exécution n’ont été transmises que très rarement aux familles. Je l’illustrerai par un exemple : les dernières lettres des dix poitevins du « Réseau Louis Renard », guillotinés le 3 décembre 1943 à Wolfenbuttel, ont été, comme les autres, enfouies dans des dossiers. Elles ne sont parvenues à leur famille qu’en 1964, après avoir été découvertes par hasard dans des archives de guerre.

Les familles des survivants n’ont été fixées, seulement, qu’à la Libération, dès l’ouverture des camps de concentration. Le moyen de communication de masse le plus efficace, à l’époque, la radio, a été utilisé pour diffuser les listes de rescapés. Chacun était alors attentif pour y entendre un nom et se sentir soulagé. Ces listes se sont vite épuisées, laissant dans le désespoir la plus grande partie des familles de déportés.
Mais quelle épreuve plus cruelle, pour qui était fondé à attendre un survivant et restera dans son attente sans jamais connaître les joies d’un retour. Savez-vous qu’à Dachau, par exemple, sur les 35 000 déportés libérés, 2 200 sont morts au camp au cours du mois suivant la Libération.
Nous étions libérés, mais toujours prisonniers, des raisons sanitaires nous confinant dans le bloc des typhiques où nous croupissions dans un milieu de décomposition.

La Libération des camps de concentration provoquera chez les déportés une joie déferlante. L’exultation les sortira de l’apathie, les rendra plus ouverts, plus communicatifs et rompra ce semi mutisme où beaucoup se laissaient enfermer.
Mais elle ne sera pas vécue par tous de la même façon. Très nombreux parmi nous seront ceux qui demeureront quelque temps encore rivés dans la stagnation, l’affaiblissement ou les circonstances les empêchant de se hisser au niveau de l’événement.