Michel et Colette BLOCH

jeudi 13 janvier 2005 dans Itinéraires
MICHEL ET COLETTE BLOCH : Une famille engagée, une famille éprouvée.

Jean-Richard Bloch

Michel Bloch

Colette Bloch

On ne peut parler de Michel Bloch, cet intellectuel poitevin, dont l’épouse Colette Bloch vit dans leur propriété de la Mérigote (avec un seul t précise t-il) sans évoquer l’ensemble de la famille. En effet la famille Bloch a marqué la ville de Poitiers de son empreinte comme en attestent la plaque apposée à la faculté des sciences d’abord, la rue Jean Richard Bloch ensuite et, enfin, le collège France Bloch Sérazin.

Jean Richard Bloch

Le grand-père de Michel Bloch était médaillé de la guerre de 1870 déjà. Ingénieur au chemin de fer Paris Orléans, il habitait Paris alors que la famille était originaire de Lorraine. Le père Jean Richard y naquit en 1884. C’était un écrivain né. Michel Bloch disait de son père : il était du genre à écrire une tragédie à onze ans. A l’époque de l’affaire Dreyfus qui commença en 1894, il a beaucoup souffert de l’antisémitisme particulièrement violent. La France était partagée en deux et il revenait parfois du collège en sang. Jean Richard Bloch découvrira le socialisme avec le siècle et ne le lâchera plus qu’à sa mort brutale en 1947. Ami de Romain Rolland, Martin du Gard, correspondant avec Copeau, Gide, Jules Romains, Duhamel il écrivit sans relâche des essais, des contes, du théâtre, des poèmes romanesques, des récits de voyage, des nouvelles. Une vie littéraire et politique extrêmement dense. Enseignant l’histoire et la géographie, il était venu à Poitiers à cause de l’université et du train direct pour Paris par le PO comme il se doit. Il allait enseigner au lycée Henri IV à bicyclette. Il connaissait tous les artistes de son temps et correspondait avec le monde entier. Attentif aux poussées du fascisme, il avait adhéré au parti communiste dès le lendemain du congrès de Tours, cependant il n’avait pas repris sa carte en 1924, mais il se considérait toujours comme un écrivain révolutionnaire.

C’est dans ce foyer de culture que Michel Bloch grandit et s’ancra bien évidemment à gauche. Et puis ce fut 1933 et la venue de Hitler au pouvoir. Michel Bloch était boursier de l’université de Paris auprès de l’université de Vienne en Autriche. Il arriva, signe du destin, le 30 janvier 1933 le jour même où Hitler devint chancelier. Les nazis en uniforme étaient très présents et manifestaient leurs provocations. En juin il partit pour la Tchécoslovaquie à Prague et ensuite dans la région des Sudètes que Hitler voulait annexer. Puis il revint à Paris où la manifestation fasciste du 6 février 1934 aboutit à la chute du gouvernement Daladier. Il y eut un grand sursaut antifasciste et Michel Bloch fit alors partie du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Le philosophe Alain officiellement radical, Paul Rivet socialiste Directeur du Musée de l’homme, Paul Langevin, physicien professeur à la Sorbonne en étaient les pères spirituels. Le 17 juillet 1936 éclata le soulèvement de Franco. Le père, Jean Richard Bloch, partit pour l’Espagne comme correspondant. Il le raconta dans « Espagne Espagne » un livre qui a été réédité en 1997. Avec d’autres journalistes, il fut reçu à Madrid par le président de la république Azana qui lui déclara être privé de tout contact avec Paris et le pria d’intervenir auprès de Léon Blum pour lui demander des armes selon l’accord signé entre la France et l’Espagne . Jean Richard Bloch exposa la situation à Léon Blum qui lui affirma que la république française ferait tout son devoir envers la république espagnole. Concernant l’aviation, Pierre Cot, ministre de l’air, l’orienta vers son directeur de cabinet, Jean Moulin. Rassuré, Jean Richard Bloch était persuadé que la république espagnole serait secourue. C’est le surlendemain qu’on apprit le traité de non intervention respecté par la France et la Grande Bretagne et violé par l’Allemagne et l’Italie qui continuèrent à fournir avions et matériel sans lesquels Franco ne serait jamais venu à bout de la république espagnole. Madrid bombardé en 1937-38 c’est Paris qui le sera en 1940 prophétisa Jean Richard Bloch devenu directeur le 1er mars 1937 du journal « Ce soir ». Il écrivit également des « commentaires » dans « Europe » qui étaient extrêmement lus ainsi que des articles dans « Commune ».


Michel Bloch

En 1938, Michel Bloch fut nommé professeur délégué à l’Ecole Nationale Professionnelle (ENP) de Thiers dans le Puy-de-Dôme au moment où les désastreux accords de Munich signés par Daladier et Chamberlain livraient la Tchécoslovaquie à Hitler. Il apparaissait clairement à ces intellectuels que la république espagnole écrasée en mars 1939 était le prélude à la guerre mondiale. Un moyen de l’éviter eût été l’alliance avec l’URSS. Mais les négociations avec les occidentaux échouèrent et le gouvernement soviétique signa avec l’Allemagne le pacte de non-agression dont les clauses secrètes prévoyaient le partage de la Pologne. Fin août 1939 le parti communiste venait d’être interdit et ses journaux saisis. Michel Bloch n’était pas adhérent, mais il connaissait les luttes des communistes contre le fascisme. Ces derniers allaient dès cet instant être persécutés pour des idées que Michel Bloch partageait. Sa décision était prise. Il fallait résister au fascisme. Cette résistance, dès cette époque, et non à partir de l’opération Barberousse comme il est très souvent répandu, vit Michel Bloch s’engager dans l’action. En 1940, le directeur de l’ENP lui apprenait sa révocation en vertu du statut des Juifs promulgué par Pétain le 18 octobre 1940. Il déposa alors une demande d’autorisation pour exercer la profession de colporteur pour vendre de la coutellerie. Le 31 décembre au soir, une lettre de sa sœur France lui annonçait qu’elle revenait de Sisteron où elle était allée voir son mari Frédéric Sérazin emprisonné à la citadelle parce que communiste. Et elle s’arrêterait à Vichy où se trouvait leur grand-mère Louise Richard Bloch. Michel la rejoignit à bicyclette à Vichy. France était pleine de récits sur l’action clandestine à Paris, à cette époque, presque uniquement des distributions de tracts et de journaux, à laquelle elle participait au sein de ce qui allait devenir l’OS (l’organisation spéciale) créée par le PCF. Ce fut la dernière fois qu’il vit sa grand-mère déportée et gazée à Auschwitz. Quant à France, arrêtée en juin 1942 à Paris, jugée par un tribunal militaire allemand, elle fut condamnée à mort et guillotinée le 12 février 1943 à la prison de Hambourg. La plus proche famille de Michel Bloch restant en France était en zone Sud. Ses parents, recherchés par les Allemands avaient pu in extremis gagner l’URSS.

Le 9 janvier 1941, Michel Bloch fut arrêté à Thiers. Au cours de la perquisition on trouva des tracts et les journaux qu’il avait rapportés de Clermont la veille. Le lendemain, il fut mené à la prison de Riom. A cette époque, au printemps 1941, avant l’attaque nazie contre l’URSS le 22 juin 1941 il n’y avait pas encore de tribunaux spéciaux, ceux-ci n’ont été créés qu’en août 1941. Les résistants en majorité communistes étaient jugés par les tribunaux militaires. Avec d’autres détenus Michel fut donc transféré à la prison militaire. Il y rencontra Mendès France qui s’évada en juin 1941. Le 15 mai 1941, Michel Bloch fut jugé par le tribunal militaire de Clermont Ferrand, le même jour que Colette Sellier cette jeune étudiante de la résistance communiste qui avait croisé son destin et qui allait devenir sa femme en 1945. Condamné à cinq ans de prison, Michel Bloch connaîtra avec d’autres responsables communistes la prison de Nontron et son lot de souffrance, de froid, de faim, mais aussi d’individus très différents : condamnés de droit commun pour raisons diverses, proxénètes, et authentiques pervers que la gestapo recrutait tout spécialement .
Le 10 juin 1944, c’est un maquis de l’AS (armée secrète) qui occupa Nontron et libéra les prisonniers. Michel Bloch rejoindra par la suite les FTP (Francs Tireurs Partisans) à Chalus en Haute- Vienne où il se mettra à la disposition du responsable militaire Godefroy (pseudonyme Rivière). Son rôle consistait à réaliser un bulletin d’information, « La voix de la Libération ». Peu après, il dut rejoindre l’état-major FFI à Meymac en Corrèze pour être présenté au colonel Rivier qui avait été nommé par Londres Délégué Régional de la région 5, celle de Limoges. Chaintron et Rivière les avaient quittés pour rejoindre Guingouin dans la Haute-Vienne. La Corrèze reçut une mission interalliée composée d’un commandant français, d’un officier anglais et d’un opérateur radio que Michel Bloch devait accueillir. Mises à part les grandes villes, la région était pratiquement libérée et il leur fut facile de vérifier les principaux équipements industriels dont le barrage de Marèges. Pendant qu’il participait à l’organisation de l’état-major à Meymac, Limoges était libéré. Michel Bloch fut alors appelé et chargé par le colonel Rivier d’organiser l’information à Radio-Limoges dont la station émettrice avait été sauvegardée grâce au patriotisme des techniciens. Pendant trois mois fut diffusée matin et soir une émission intitulée « Emission FFI ». Enfin lorsque Chaintron devint préfet de Limoges, il nomma Michel Bloch à son cabinet où il restera jusqu’en avril 1945.


Colette Bloch

Colette Bloch Sellier avait dix huit ans en 1938. Elle préparait au lycée Fénelon à Paris le concours d’entrée à l’ENS de Sèvres et habitait alors chez ses parents 32 boulevard Saint Marcel lorsqu’elle adhéra à l’Union des Jeunes Filles de France. Les réunions politico-culturelles avaient lieu le soir rue Mouffetard. L’activité consistait à recueillir de l’argent et des boîtes de lait pour les enfants espagnols. Elle adhéra le lendemain de Munich en 1938 au parti communiste. Elle y rencontra Yvon Djian, Jacques Solomon physicien, gendre de Paul Langevin qui furent avec Georges Politzer et Jacques Decour à l’origine de la résistance universitaire. Ils seront tous fusillés en 1942. Puis ce fut la « drôle de guerre » (septembre 1939-mai 1940). On retrouva Colette Sellier à Clermont-Ferrand où s’était repliée l’université de Strasbourg.
Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique fut signé ce qui permit aux dirigeants français de se débarrasser des communistes avec toute l’apparence d’une légitime indignation. « Plutôt Hitler que le front populaire » était alors le mot d’ordre d’une partie de la droite française rappelle Colette Bloch aujourd’hui. Eté 1940. Ce furent l’exode et la rentrée dans les facultés où se créa un groupe d’étudiants patriotes pour s’opposer aux Allemands et à Pétain. Frappe de textes de tracts distribués dans les vestiaires et pendant les cours.
Le 11 janvier 1941 Colette Bloch-Sellier fut arrêtée. Après interrogatoire, elle fut menée à la prison de Clermont. Cette prison était surpeuplée : condamnées de droit commun, prostituées, mais aussi de nombreux militants syndicaux et communistes. Le 15 mai 1941, le tribunal militaire de la 13eme région à Clermont la condamna à 2 ans de prison. Un mois après ce fut le transfert à Riom. Pendant l’hiver 41- 42, la température variait entre -5° et -20°. Colette contracta une congestion pulmonaire. Les détenues politiques n’avaient pas droit à l’hospitalisation et le médecin lui donna pour tout médicament un comprimé d’aspirine à prendre seulement si la fièvre dépassait 41°. Elle souffrit horriblement d’une phrénicectomie qui, en bloquant le poumon et associée au froid glacial évita l’évolution rapide de sa tuberculose. Colette Bloch-Sellier retiendra de cette année 1942 les souffrances de sa maladie et la faim de l’été.
Puis arriva le jour de sa libération le 12 janvier 1943. Elle fut hébergée à Chamalières, bien décidée à continuer la résistance. L’occasion lui fut donnée de reprendre contact avec le Front National en la personne de François le Lionnais fondateur avec Raymond Queneau de « L’Oulipo » (ouvroir de littérature potentielle). Devenant agent de liaison elle va mener une vie errante et fatigante dans le Sud : Lyon, Marseille, Toulon, Montpellier, Toulouse. Après avoir porté les valises pendant un an, elle fut appelée à faire un travail de secrétariat rue Marbeuf à Paris mais elle fit une rechute tuberculeuse avec bacilles. Il fut convenu qu’elle irait se reposer.
Le 4 mai 1944, alors qu’elle se rendait rue Marbeuf elle tomba avec tous ses camarades dans la souricière de la Gestapo. Les petites gouapes françaises au service de la Gestapo l’interrogèrent. Elle fut incarcérée à Fresnes section allemande. Mais à la suite d’une visite médicale, elle fut isolée à cause de sa tuberculose. Le 15 août 1944 un convoi d’autobus parisiens emmena les prisonniers restants à Fresnes jusqu’à la gare de marchandises de Pantin. Les hommes étaient déjà dans un train de marchandises et les SS s’empressaient d’entasser les femmes dans des wagons à bestiaux aussitôt verrouillés et scellés. Colette était dans un coin du wagon lorsque la porte s’ouvrit. Une interprète fit alors descendre les femmes enceintes et les malades. C’est ainsi qu’elles se retrouvèrent une quinzaine de femmes assises par terre sur le quai. Pour la première fois la Croix rouge française avec l’appui du consul de Suède avait obtenu de soustraire des femmes à la déportation.
Huit jours après, Paris était libéré, mais les souffrances continueraient pour ces derniers déportés qui ne seraient libérés qu’en avril 1945.
En septembre 1944 Colette obtint un laissez-passer pour aller voir Michel à Limoges. Il revint à Paris au printemps suivant et ils se marièrent le 12 septembre 1945.

D’après les récits de Michel et Colette Bloch « Souvenirs 1938-1945 » par Louis-Charles Morillon