Jean Dousset déporté à Buchenwald

vendredi 12 novembre 2004 dans Itinéraires
Le parcours de Jean Dousset dans la "Petit Camp" de Buchenwald lors de son arrivée au camp.
J’AI EU VINGT ANS A BUCHENWALD
Par Jean Dousset (KLB 30632)

Buchenwald, traduit dans notre langue, signifie le « Bois des Hêtres », quel beau nom pour un camp de vacances !
Il possède, à l’époque (en 1943), le vieux chêne à l’ombre duquel Goethe venait méditer selon la légende, légende qui dit aussi que lorsque le chêne disparaîtra, l’Allemagne sera détruite. Il disparaîtra en 1944, comme une partie de l’Allemagne et le régime nazie.
Ce KZ (camp de concentration) est entré en service à la fin de juillet 1937. Il est situé en Thuringe, au nord-ouest d’Erfurt, et près de Weimar, installé sur le flanc de la colline balayée par le vent.

A notre arrivée, le 26 novembre 1943, les grands arbres givrés, couchés par le vent et la tempête, souhaitèrent la bienvenue à cette horde d’êtres affamés et transis dont je faisais partie.
Lorsque le convoi s’arrêta enfin après deux longues journées à plus de cent par wagon, sans air, sans nourriture mais surtout sans eau, ceux qui étaient encore vivants ou à qui ils restaient encore un souffle de vie, durent sauter sur le quai parmi une foule hurlante faite de cris de douleur et d’aboiements féroces des chiens et de leurs maîtres. Le soir tombait, pour nous quelle importance ? Nous voulions surtout ne pas rester nus car il nous avait fallu tout quitter en route et jeter pêle-mêle nos vêtements dans un des nombreux wagons. Il faisait très froid et il fallait faire très vite pour récupérer un pantalon, un veston. Vous pensez bien qu’il n’était guère question de retrouver les siens.
Combien étions-nous sur ce quai ? Partis à plus de mille de Royal Lieu, déduisant morts et évadés (peut-être), nous étions sept ou huit descendus à l’état de bétail, encadrés par les SS, et entourés de chiens aussi haut que des petits ânes.
On entre dans ce camp par une porte monumentale en fer forgé, surmontée de la devise « Jedem das seine » (A chacun son dû). J’avoue que ce soir là, je n’ai vu ni la porte ni à plus forte raison la sinistre devise, ironie des SS, mais ce que j’assure avoir compris cependant, c’est que nous étions au bagne.
Au bagne, sans aucun doute, puisque certaines « gens » que nous voyions circuler, avaient revêtu la sinistre tenue rayée, d’autres, clochards ou clowns, suivant l’interprétation qu’on veut bien donner, étaient habillés de loques hétéroclites, coiffés d’une casquette, voir d’un chapeau trop grand ou trop petit.
Pantalon trop court, veste ou ce qui en servait, trop longue, étaient « décorés de bandes peintes ». Nous avons rapidement su que le but recherché était d’éviter toute confusion avec les civils allemands et, ainsi, d’éviter les évasions, ce qui ne risquait pas d’arriver de sitôt.
Comptés et recomptés, poussés comme l’on fait d’un troupeau bêlant, nous sommes arrivés tant bien que mal dans une grande salle où nous avons du enlever les deux malheureux vêtements récupérés sur le quai. Complètement nu, nous nous sommes retrouvés dans une autre salle où les « coiffeurs improvisés », armés de tondeuses et de rasoirs, se chargèrent en moins de temps qu’il me faut pour l’écrire, de réduire à zéro cheveux et système pileux de chaque individu.
Puis toujours poussés, sans ménagement, par ces clowns grimaçants, nous sommes arrivés à la salle de douche, où le savon ressemblait plus à de la sciure de bois qu’au savon de Marseille. Le corps enduit de cette mixture, passés sous l’eau, chaude ou froide (je n’en ai aucun souvenir), nous échouons à la salle de désinfection où les « spécialistes », armés de pinceaux et de pulvérisateurs, nous aspergent d’un liquide verdâtre.
Cela fait bien quelques heures, mais combien ? Nus comme des vers, nous circulons selon le bon vouloir de nos « bergers » armés de gourdins. Depuis le passage à la tonte, nous avons perdu la personnalité qui nous restait encore et ne reconnaissons pas dans ces nouveaux visages ceux de nos camarades de prisons ou de Compiègne laissés quelques heures auparavant.
Nous voici maintenant chez le tailleur, où, derrière un comptoir, une dizaine, peut être plus, de « spécialistes » entraînés à juger rapidement votre taille, vous attribuent chemise (avec ou sans manche), dans certains cas manche à droite, sans manche à gauche ou vice-versa, pantalon (golf, de cheval ou autres), vestes longues ou courtes selon leur humeur. Entre nous, aujourd’hui, je suis certain qu’ils devaient bien rechercher le meilleur effet burlesque et s’amuser de l’effet produit. Pour moi, c’était un pantalon de cheval ou, en tout cas, assez court pour que mes mollets soient à l’air. Il me semble aussi que la veste ne couvrait pas plus qu’il n’en fallait le pantalon. Comme la loi SS le voulait, sans aucun doute, chaque veste était affublée d’une croix de Saint-André et des lettres K.L.B. peintes en rouge, cependant que les pantalons supportaient, eux, de larges traces de même couleur. Une casquette de je ne sais où complétait l’accoutrement tandis que les claquettes (semelle de bois et bande de tissus) finissaient ce bien triste tableau.

Triste tableau, sans doute, mais avions nous bien réalisé que nous étions dans un des camps de la Mort et que nous n’étions plus en somme qu’un numéro, celui que l’on venait de m’affecter : 30632

Nous avions complètement perdu toute notion du temps, nous n’avions ni mangé ni dormi depuis peut-être deux jours, peut-être plus, et nous espérions trouver ne serait-ce qu’un coin pour nous y affaler.

Affectés au Block 52, comme beaucoup d’autres français, j’emprunterai à F. Gadéa la description du petit camp ou camp de quarantaine :
« Le block 52, longue baraque de bois d’une quarantaine de mètres de long sur huit à dix de large, et dans laquelle nous étions entassés sur 3 niveaux de bat-flanc disposés de chaque côté dans le sens de la longueur. Au milieu, une allée assez large permettait l’accès aux bat-flanc. On avait l’impression d’être embarqué dans une immense trirème antique. Ce block était placé sous la direction d’un détenu allemand interné depuis de nombreuses années. Nous étions si nombreux qu’il nous était impossible de dormir sur le dos, nous dormîmes donc tête-bêche, sur le côté, serrés les uns contre les autres ».

Si nous avions « touché » quelque nourriture, ce ne pouvait être qu’un demi litre de cette lavasse que l’on appelait la soupe et ce matin là un café plus ressemblant à de l’eau teintée qu’au breuvage du même nom.

Ce que je me rappelle surtout, c’est que des coups de sifflets stridents me sortirent de la torpeur dans laquelle je m’étais installé, parmi bras et jambes de vivants certes mais aussi, sans doute, parmi ceux des morts de la nuit.
Vite, nous nous trouvions dehors dans la nuit glaciale, sans autres choses que nos vieilles hardes, sans surtout la couverture qu’il nous était interdit de sortir. Interdit = Verboten, il fallait déjà l’avoir compris car les commandements n’étaient plus faits dans notre langue mais dans celle de nos « bourreaux ».
Mis rapidement en rang sur cinq par la persuasion de la schlague, nous allions assister à la manœuvre du « mutzen », représenté pour le moment par la casquette qui couvrait notre crâne dénudé. Au commandement, il fallait d’abord porter la main au « mutzen », attendre le commandement de « ab » puis rapidement, toujours d’ailleurs très très rapidement avec les teutons, remettre béret et petit doigt sur la couture du pantalon inexistante et pour cause. Gare à celui qui n’avait pas exécuté dans les temps ou qui bougeait un peu, pluie de « gummi », sorte de tuyau de caoutchouc, ou autres engins de caresses. Ainsi nous pouvions rester une, deux ou plusieurs heures au garde à vous, selon l’humeur de celui qui décidait. Et je me souviens très bien que pendant cette première prise de contact, j’ai admiré (est-ce bien vrai que dans ces circonstances l’on peut encore admirer ?) les grands arbres givrés qui penchaient leurs têtes blanches à toucher le sol. Combien pouvait-il faire ? Moins vingt, moins trente, peut être encore moins et ce vent qui soufflait toujours sur la colline du « Bois de Hêtres ».

Nous devions, dès ce matin là, connaître notre numéro en allemand, pouvoir également le prononcer, sinon les sanctions étaient sévères.
Nous devions aussi porter sur le côté gauche de la veste notre numéro matricule et le triangle rouge portant la lettre F (triangle rouge = politique, F = Français). Vous vous imaginez, sans doute, mille personnes en train de coudre, avec les moyens du bord ces deux petits morceaux d’étoffe sur leur veste.
C’est aussi ce matin là qu’un des sbires s’exprimant en français nous dit : « Ici, dans ce camp de concentration, vous n’êtes qu’un numéro, il nous suffit de le gommer pour que vous disparaissiez ».

Dans les jours qui suivirent, notre principale occupation était d’éviter les coups qui ne manquaient jamais de pleuvoir et d’être présent dans cette longue colonne de clochards dans l’attente d’une distribution, toujours d’ailleurs problématique, d’un bol de « soupe », d’une cuillère de mélasse ou d’un rutabaga.

Tous les prétextes sont bons pour nous interdire la baraque et c’est bien dehors que nous passons la majorité du temps, cherchant à s’abriter le mieux possible du vent et du froid.

Puis, ce fut les séances de piqûres, tous dehors torse nu, à la queue leu leu, transis, nous nous présentions à « l’infirmier » qui badigeonnait puis à celui qui piquait. Que contenait ces grandes seringues ? Quel était le but de ces injections ? Expériences ou réduction des risques d’épidémies ? Je pencherai, moi aussi, maintenant, pour cette dernière hypothèse.


Nous nous habituons tant bien que mal à la vie du « petit camp ». Entouré de plusieurs rangées de fils de fer barbelés, surmonté de nombreux miradors, le camp se trouvait sous la haute surveillance des SS et de leurs chiens tandis que, la nuit tombée, les phares fouillaient au plus profond des recoins.
Nous étions combien dans cette « cour des miracles » : cinq, sept, huit mille êtres de tous âges, de toutes nationalités, de toutes confessions :
• Politiques (triangle rouge) : les communistes, les résistants, certains hommes politiques, les frontaliers.

• Droits communs (triangle vert) : les condamnés dans la vie civile à des peines plus ou moins longues. Des hommes dangereux qui n’ont plus rien à perdre mais déjà habitués depuis longtemps au système D et à la loi du plus fort.

• Juifs (triangle jaune pointe en haut et rouge si politique pointe en bas)

• Tziganes (triangle marron)

• Homosexuels (triangle rose)

• Asociaux (triangle noir)

• Témoins de Jéhovah (triangle violet)

• Apatrides (triangle bleu)

« On y parlait toutes les langues et le moindre objet - bouton, épingle à nourrice, aiguille, boîte en fer blanc - prenait ici une valeur insoupçonnée ailleurs. Les échanges donnaient lieu à de longues palabres qui se terminaient souvent par de véritables batailles à l’issue desquelles les moins astucieux et les moins forts se retrouvaient dépouillés et rossés ».

Les mieux informés savaient que cette vie du Petit Camp ne pouvait durer très longtemps et que chaque détenu devrait partir, soit en Kommando (ce qui était la hantise), soit être incorporé aux détenus du grand camp.

On apprit rapidement que les conditions d’internement des anciens installés au Grand Camp étaient différentes des nôtres. Les détenus, au nombre de 40 000 environ, travaillaient, pour la plupart, dans les usines ou à la carrière, portaient tous la tenue rayée et lorsqu’ils se découvraient, ils arboraient une coupe de cheveux des plus originales mais aussi des plus dégradantes. Les uns avaient, au centre du crâne, du front à la nuque, une raie de 3 à 4 centimètres de largeur, faite à la tondeuse ou au rasoir dans des cheveux de quelques millimètres. Les autres avaient les parties latérales de la tête rasées et portaient en cimier la raie que les précédents avaient en profondeur.
Très tôt, chaque matin, nous percevions les flonflons d’une musique de cirque. C’était la fanfare du camp qui se produisait à la porte monumentale au moment où les détenus du grand camp, après avoir été comptés et recomptés, se rendaient, par groupes, au travail dans les usines situées autour de Buchenwald. Au retour, en fin d’après-midi, la même scène se renouvelait. Les musiciens, qui étaient tous des internés, portaient effectivement le tenue des musiciens de cirque d’Outre-Rhin : culotte rouge, tunique, béret bleu et bottes noires souples. Ceux qui appartenaient à cette fanfare bénéficiaient d’un régime assez doux.
C’était l’image que nous nous faisions du Grand Camp, que nous ne connaissions guère autrement que pour l’avoir traversé de bon matin, traînant plus que ne portant ces énormes et si lourds bidons d’eau chaude, le café du matin.

Nous avions, malgré tout, retrouver parmi ces visages quelques uns de ceux de nos camarades de Compiègne, voir de la Pierre Levée : Cadoret, Emery, ..., mais nulle trace encore de ceux qui étaient avant nous des lieux de détention.
J’avais été en cellule à Poitiers avec René Peltan, un « gars des chemins de fer de Saintes », il était parti de Compiègne lorsque j’y suis arrivé et, comme c’était mon ancien, je le cherchais ici.
Difficile, c’était certain, mais il fallait compter sur ce que nous n’imaginions pas encore, « l’Organisation du camp », « cette immense toile d’araignée » qui, s’accrochant aux moindres détails, enveloppait tout le système concentrationnaire.