Lettre de Louis Renard écrite à la prison de la Pierre Levée

mercredi 11 mai 2005 dans Les prisons
EXTRAIT D’UNE COPIE D’UNE LETTRE MANUSCRITE DE LOUIS RENARD A SA FAMILLE ECRITE LE 19 SEPTEMBRE 1942 DE LA PRISON DE LA PIERRE-LEVEE A POITIERS

Louis Renard

EXTRAIT D’UNE COPIE D’UNE LETTRE MANUSCRITE
DE LOUIS RENARD A SA FAMILLE
ECRITE LE 19 SEPTEMBRE 1942
DE LA PRISON DE LA PIERRE-LEVEE A POITIERS
Lettre reçue le 8 octobre 1942

…/…

Je ne peux vous écrire qu’une fois par semaine et ne sais même pas si mes lettres vous parviennent…

Depuis 8 jours, nous ne recevons plus de panier-repas. Je pense que cette autorisation reviendra bientôt car c’est une privation. Non pas que la soupe soit mauvaise, elle est un peu insuffisante. J’avais heureusement quelques petites réserves. Continue à m’envoyer du linge régulièrement ainsi que de quoi lire, les journées sont interminables. Je voudrais bien aussi une autre boîte à soufflet, contre les puces ; celle reçue n’est pas vide mais j’aimerais m’en savoir une d’avance. J’aurai, grâce à cela, des nuits sinon possibles, du moins supportables.

Voici quel est à peu près l’emploi du temps de la journée. Tout d’abord, on ne sait pas l’heure « nous n’avons plus nos montres » alors je suis arrivé à avoir quelques repères avec les bruits extérieurs, le matin avec le soleil qui donne dans ma cellule par le vasistas. Dès le petit jour la vie commence « il y a beaucoup de bruit dans une prison », les gardiens marchent…on déverrouille : à huit heures moins 5 ou 8 heures, on entend une sirène, ce doit être celle de la Pilardière. C’est la première fois que je sais l’heure ; puis quelques minutes après, la porte s’ouvre et je peux aller aux cabinets qui sont à un bout du hall. Après cela, on passe dans les cellules un seau et un balai afin que chaque détenu fasse son ménage. C’est un moment agréable car c’est du travail. J’arrange avec soin ma paillasse, je secoue ma couverture, je jette un peu d’eau « il y a un poste dans chaque cellule » et je balaie consciencieusement. Le gardien ouvre la porte et passe à la cellule suivante. Très heureusement, pratiquement tous les deux jours, on nous donne une serpillière pour passer sue le ciment. Je peux alors faire ma toilette complète, faire reluire le robinet du poste d’eau, nettoyer l’email du poste, ce que je fais avec un soin méticuleux.

Environ une heure après, on descend à la promenade. Toujours seul bien entendu dans une petite cour avec un préau en auvent et une ouverture grillée qui donne sur les jardins intérieurs de la prison « tomates, pommes de terre… ». D’après ce que je peux estimer la promenade dure une demie heure au cours de laquelle je fais de la culture physique. Puis on remonte dans la cellule.

Vers onze heures et demie et au moment où le rayon du soleil atteint une marque sur le mur, on apporte la gamelle. Dans la matinée, on avait passé le pain. Soupe chaude aux choux. A midi, quatorze heures, et dix huit heures, la sirène se fait entendre. C’est alors que ça devient interminable. Je n’ai pas l’habitude de dormir l’après-midi. J’essaie en vain. Je lis, je fais un dessein, je relis, je pense à vous ; mais que c’est long, que c’est long jusque dix sept heures trente : on nous apporte une autre soupe généralement un peu plus épaisse. Le dimanche soir on a un morceau de viande sur des nouilles et ça traîne encore jusqu’à vingt heures où on va de nouveau aux cabinets. On verrouille pour la nuit, les pas des gardiens s’évanouissent et voila la journée finie………………. La nuit commence.

Tu comprendras combien un livre au milieu de tout cela peut offrir des satisfactions. Aussi je ne le lis qu’avec une sage lenteur, pour un peu je lirai deux fois le même chapitre. Il est également déplaisant au possible de ne pas savoir ce qui se passe aussi bien chez soi que dans la ville ou dans le monde. Mes gardiens ne connaissent pas un mot de français, au surplus ils sont muets.

Voila, comme cela vous pourrez à peu près vous rendre compte de ce que je fais. La semaine prochaine, je m’essaierai à un devoir de style en vous faisant une description de ma cellule.

Surtout ne m’oubliez pas auprès de ma chère maman, embrassez la très affectueusement pour moi.

Je vous serre tous, tous, dans mes bras tendrement, la seule privation est de ne pas vous voir.

Louis.

article mis en ligne par Sabine Renard-Darson