Un témoignage exceptionnel sur la torture à la prison de la Pierre-Levée à Poitiers en 1944.

jeudi 24 novembre 2016 dans Répression
Ce témoignage retrouvé dans les papiers de famille de Mme Auneau – Guignet (petite-fille d’Alphonse Guignet) a été recueilli en octobre 1944 pour préciser les causes du décès d’Alphonse Guignet, mort le 15 août 1944 à la prison de la Pierre Levée et servir vraisemblablement à l’établissement de son dossier d’interné résistant.

Libération Septembre 1944 à Thénezay, Gabriel Lapeyrie 3ème en partant de la gauche

Alphonse Guignet était un négociant en fourrages de Saint-Denis-du-Payré. Notable local, il avait gardé de ses origines modestes des préoccupations sociales, il était par ailleurs un républicain anticlérical et un patriote convaincu. En juin 1944, il afficha ouvertement ses sentiments anti-allemands ainsi que son intention de s’engager dans la Résistance. Dénoncé, il fut arrêté par la SIPO-SD (Gestapo) le 24 juin 1944, d’abord incarcéré en Vendée puis transféré à Poitiers, à la prison de la Pierre Levée. En effet la réorganisation administrative du régime de Vichy avait en 1941 rattaché la Vendée à son ancienne province du Poitou, la SIPO-SD de Poitiers avait donc autorité sur le département de la Vendée. Torturé dès son arrivée à la prison, il fut ensuite incarcéré dans des conditions effroyables et décéda le 15 août 1944 des suites des tortures subies et de l’absence de soins. Enterré sommairement le 17 août 1944 au cimetière proche de la Pierre levée, le corps fut exhumé très rapidement après la Libération dans le cadre d’une enquête sur les crimes de guerre et assassinats commis à Poitiers (AD 86. 1695 W art. 10). Il fut inhumé à Saint-Denis-du-Payré le 28 septembre 1944 lors d’une imposante cérémonie en présence de toutes les organisations de Résistance. Le témoignage qui suit recueilli par la famille peu après la Libération retrace les circonstances de son décès en même temps qu’il nous informe très précisément sur les conditions de vie à la prison en cet été 1944.
L’auteur du témoignage, Gabriel Lapeyrie était sous-préfet de Parthenay (Deux-Sèvres). Le registre d’écrou de la prison de la Pierre Levée aux archives départementales de la Vienne (AD 86. Archives de la Maison d’arrêt de Poitiers, 1567 W art. 52) fournit clairement les circonstances de son incarcération : âgé de 45 ans, né à Montpellier, condamné le 23 juin 1944 à 6 mois de prison pour manifestation anti-allemande par le tribunal de la Feldkommandantur de Niort; entré à la prison de la Pierre Levée le 28 juin, libéré le 29 août 1944 sur ordre du Préfet de la Vienne; retiré à la Préfecture de Poitiers à la disposition du Préfet.
La fonction de Gabriel Lapeyrie à un poste important de l’administration d’Etat explique la clarté et la précision du témoignage (seule l’accusation finale d’une mort par piqûres donc d’un assassinat déguisé est sujette à caution. Mr. Lapeyrie reproduit là une rumeur qui courait vraisemblablement dans la prison, mais il n’a pas été témoin directement des faits).
« Condamné le 23 juin 1944 à 6 mois de prison par le conseil allemand de Niort, je fus transféré à la prison de Pierre levée, le mercredi 28 juin pour y accomplir ma peine. Dès mon arrivée en cette prison, je fus astreint à tous les travaux des condamnés, c’est-à-dire, balayage, nettoyage, lavage des cellules et des couloirs de la prison, servir du café et de la soupe et autres corvées diverses.
Ce préambule est nécessaire pour expliquer une fois pour toutes, la raison pour laquelle on m’entendra au cours de cet exposé, relater des faits dont j’ai été le témoin, à toute heure du jour et de la nuit, hors de ma cellule, dans les couloirs et dépendances de la prison de la Pierre Levée.
Dans les derniers jours du mois de juillet (1) me trouvant dans la grande rotonde de la prison, je vis deux membres de la Gestapo allemande (2) accompagnés du sous-officier allemand Filly, gardien de la prison, descendre à la cave en emmenant un détenu de la cellule n°1.
Sachant par expérience ce qui allait advenir, je prêtai attentivement l’oreille, et dans les quelques minutes qui suivirent, j’entendis les hurlements de douleur de notre camarade que l’on était en train de torturer, une demi-heure environ après, je vis remonter de la cave seuls cette fois, les trois accompagnateurs du prisonnier.
Quelques jours après, au début d’août, descendant à la cave pour le service de la soupe, je retrouvais dans la première cellule à droite, notre camarade attaché par le poignet au moyen de menottes à la grille de la cellule. Notre pauvre camarade épuisé par les coups, les pieds écrasés, n’avait pas la force de se soutenir sur le bas flanc, et le poids de tout son corps, tirant sur la menotte tirait celle-ci de telle sorte, qu’elle entrait dans la chair et que tout le bras et la main étaient gonflés et violacés.
Je fis remarquer, ainsi que mes camarades cette seule chose aux gardiens, dont l’indifférence fut totale. La cellule commençait à dégager des odeurs de soupe aigre, d’excréments et des essaims de mouches s’élevaient dès que nous entrions dans la cellule.
Vers le 6 août, la menotte lui fut tout de même enlevée, mais elle avait laissé un sillon formant plaie ouverte tout autour du poignet tuméfié. Cet après-midi du 6 août, je fus appelé avec deux de mes camarades à laver les cellules de la cave et c’est ainsi que je pus parler quelques secondes à notre camarade et apprendre qu’il se nommait Alphonse Guignet de Saint-Denis-du-Payré, je pus aussi constater que son corps était couvert de plaies noires et violettes, depuis le cou jusqu’au mollet, quelques-unes suppuraient et qu’on voyait très nettement avoir été produites par des coups de nerf de bœuf qui avaient entamé les chairs. Les deux pieds de Guignet étaient déjà violets-noir, et le sang et le pus coulaient des plaies et de ses pieds écrasés. L’infirmier de la prison fut envoyé par un gardien le même jour et fit des pansements aux pieds de Guignet et lui donna une couverture. Les jours suivants, la santé de Guignet paraissait s’altérer et on le voyait trembler de fièvre, il ne voulait plus manger et demandait seulement à boire, mais les gardiens refusaient même de nous laisser lui donner de l’eau. Guignet passait les nuits à se plaindre et ses cris de douleur étaient très bien entendus par nos camarades des cellules 14 et 15 qui se trouvaient au-dessus de la sienne.
Le matin du 15 août, vers 7 h 30 lorsque je rentrai dans la cellule de Guignet, il entendit le bruit de la serrure et se tournant vers moi, il me dit – Oh ! C’est toi, mon vieux – et comme je lui demandais s’il voulait du café, il me demanda de l’eau, que je pus lui donner, étant accompagné du seul gardien de la prison, le sous-officier allemand Schoch.
Guignet était à ce moment-là, couché sur le bas flanc sur le côté gauche, en chien de fusil, la tête appuyée sur son bras gauche replié. Ce même jour le 15 août, en fin de matinée, je vis descendre à la cave le médecin allemand de la prison (50 ans, environ 1 m 70, gros, lunettes, cheveux roux en brosse). A 13 heures, nous trouvant à travailler, on nous fit vivement rentrer dans nos cellules et on nous enferma. Nous savions ce que cela voulait dire, qu’il allait se passer quelque chose qu’on voulait nous cacher. Vers 13 h 30, on nous fit ressortir et on nous fit descendre à la cave, munis de seaux, de brosses et de grésil pour nettoyer les cellules. Toutes étaient vides et le gardien nous dit que Guignet avait été emmené à l’hôpital ce qui nous surprit beaucoup, étant donné l’état dans lequel se trouvait notre camarade. Or, le 17 août, à 8 h 30, un de nos camarades de cellule, nommé Jean Ravagne (3), vint me dire qu’un gardien lui avait fait voir le Vieux ! C’est ainsi que nous l’appelions entre nous, Guignet mort, dans la cellule n°15. Je puis immédiatement m’approcher de la dite cellule et par le trou d’observation, j’aperçus en effet le cadavre de Guignet, sur le lit de la cellule 15. Guignet était dans la position même où je l’avais trouvé à la cave le matin du 15 août, c’est-à-dire du dormeur couché en chien de fusil, sur le côté gauche, la tête reposant sur le bras gauche replié. Il portait les mêmes vêtements (chemise claire, gilet foncé, pantalon foncé sans bretelles ni ceinture) et j’aperçus ses pieds nus, complétement noirs et enflés.
A 9 heures ce 17 août, on nous fit entrer précipitamment dans notre cellule et j’entendis dans le couloir un remue-ménage et le bruit d’un marteau clouant une caisse. Vers 9 h 30 on fit sortir et je fus invité à nettoyer la cellule vide: on venait donc de mettre en bière et emporter le cadavre de ce pauvre Guignet.
Si je me permets d’être affirmatif sur les heures et les faits depuis le 16 août, c’est que je les ai notés à mesure sur une feuille que je dissimulais dans la doublure de ma veste. J’accuse en conséquence les Allemands d’avoir torturé Alphonse Guignet et l’avoir assassiné par piqûres le 15 août 1944.
Fait sous la foi du serment à la sous-préfecture de Parthenay (Deux-Sèvres) le 16 octobre 1944.
Gabriel Lapeyrie, sous-préfet de Parthenay.
Notes :
1 – La date et l’heure exacte où Guignet fut amené à la cave pourront être données par M. Louis Schartz de Saint-Georges-Lès-Baillargeaux, connu après la Libération, compagnon de cellule de Guignet au n°7.
2 – Signalement des deux agents de la Gestapo :
a) 36 ans environ, 1 m 80, cheveux bruns, visage allongé, moustache noire, teint brun mat, était toujours accompagné d’un chien genre cocker marron blanc.
b) 48 ans environ, chauve, couronne de cheveux blonds, était toujours habillé de culotte de golf et accompagné d’un fox terrier anglais blanc à poil ras.
3 – Jean Ravagne libéré le 21 août, réfugié de Metz. A une sœur domiciliée à Chasseneuil-du-Poitou. Jean Ravagne est actuellement détenu à Loudun à la disposition de Mr. Tessier, juge d’instruction à Loudun. »

Michel Thébault. Historien. Collaborateur du dictionnaire Maitron.
P.S. : Je tiens à remercier Mme. Auneau – Guignet, petite fille d’Alphonse Guignet, qui m’a autorisé à publier ce témoignage. Je remercie également mon collègue de VRID Jacques Albert qui m’a permis de retrouver la fiche d’écrou de Gabriel Lapeyrie.
La notice biographique complète d’Alphonse Guignet est disponible en ligne sur le site du dictionnaire Maitron ainsi que la monographie consacrée à la prison de la Pierre Levée (http://maitron-fusilles-40-44.univ-paris1.fr/).