Robert DECARPENTRIE, résistant

samedi 11 février 2012 dans Portraits de Résistants locaux
Je m’appelle Robert Decarpentrie, je suis né le 1er janvier 1925 dans le Nord-Pas-de-Calais. Lorsque la Seconde Guerre mondiale a commencé je vivais dans la banlieue d'Arras avec ma mère, mon grand frère et ma petite sœur ; mon père étant décédé très jeune à la mine.

Portrait de Robert Decarpentrie en 1943 (collection privée R. Decarpentrie)

Fausse carte d'identité de Robert Decarpentrie, sous le nom de Robert Martin, datée de novembre 1943. (collection privée R. Decarpentrie)

Octobre 1944, Robert Decarpentrie portant l'uniforme du 125ème R.I. de Poitiers. (collection privée R. Decarpentrie)

Secteur de La Rochelle. Robert Decarpentrie (à gauche, sans béret) et des camarades du groupe Amilcar, au sein du 125ème R.I. (collection privée R. Decarpentrie)

En mai 1940, nous avons subi une première attaque aérienne par des stukas, avions allemands équipés de sirènes qui bombardaient en piqué et effrayaient tout le monde. On nous a donc ordonné d'évacuer la ville. Nous sommes alors partis à pied, désemparés, dans un petit village à environ dix kilomètres d'Arras. Nous avons été logés, tant bien que mal, par la population locale mais pour se nourrir, nous devions nous débrouiller. Ainsi, dès le lendemain de notre arrivée, ma mère demanda à mon frère et à moi-même, d'aller chercher dans les fermes de quoi manger. En chemin, nous avons entendu un bruit de moteur : c'était deux soldats allemands en side-car ! Nous nous sommes alors cachés dans une haie. Mais ils nous ont vus et se sont arrêtés à notre niveau, puis nous ont fait signe. On se demandait bien ce qu’ils faisaient ici. Ils nous ont parlé en allemand mais nous ne comprenions rien. Un des deux hommes a sorti une tablette de chocolat et il nous l'a donnée. Nous sommes retournés au village et nous avons raconté cette rencontre à notre mère. Les gens du village ne nous croyaient pas :
« Ce n'est pas possible, ce sont des Hollandais !
- Non, non, non ! Ce ne sont pas des Hollandais, ils portent le casque et des insignes allemands avec la croix gammée ! »
Quelques heures plus tard, une unité allemande a effectivement traversé le village. Ces premiers soldats étaient habillés tout en noir et leur attitude était menaçante. Les gens n’osaient rien dire.

Deux ou trois jours après, mon frère qui était apprenti boulanger, a été réquisitionné pour faire le pain. Ma mère, quant à elle, s'inquiétait pour notre maison et me dit : « Tu retournes à la maison pour voir si elle a été bombardée, puis tu reviendras dans quelques jours. » J'ai alors pris ma bicyclette et je suis parti en direction d’Arras. Il fallait longer la nationale. Elle était remplie de troupes allemandes qui déferlaient vers le reste de la France ! Quand je suis arrivé chez nous, les portes étaient ouvertes : en partant, la municipalité nous avait demandé de ne pas les fermer à clef. Des soldats anglais avaient visiblement occupé notre maison. Je l'ai rangée mais il n'y avait pas de dégâts. Le lendemain matin, j'ai retrouvé un camarade, Hubert, avec qui je suis allé faire un tour pour voir ce qui s'était passé aux abords de la ville. Nous avons découvert une vraie pagaille. Il y avait un char anglais qui paraissait intact. Dans un champ, on voyait des petites voitures légères. Quand nous nous sommes approchés, nous avons découvert un soldat anglais mort au volant. Nous étions tellement impressionnés que nous sommes rentrés chez nous. Mais le lendemain matin, poussés par la curiosité, nous y sommes retournés. C'est alors que nous avons découvert un fusil mitrailleur qui était en bon état. Nous l’avons ramassé avec ses deux chargeurs, que nous avons graissés et enveloppés de papier. Puis nous avons caché le tout dans une prairie. C'était un événement pour nous ! Nous nous sommes dit qu’il pourrait toujours servir à quelqu'un. De fait, grâce au bouche à oreille, des résistants ont su plus tard où ce fusil mitrailleur était caché et ils le ramassèrent pour s'en servir. De retour au village, j’ai raconté à ma mère ce qui s'était passé, mis à part la découverte du fusil mitrailleur. Ma mère avait connu l'occupation pendant la guerre 14-18. Elle avait peur des Allemands et, si je lui avais raconté, elle aurait été angoissée. Donc je me suis abstenu et je lui ai dit que j'avais été obligé de faire la queue pour avoir du ravitaillement aux endroits prévus pour cela.

Le lendemain, j'ai retrouvé mon camarade Hubert, qui attendait pour avoir un peu de pain. Une voiture allemande est arrivée avec deux officiers en civil, ils nous ont appelés et ils nous ont dit : « Vous êtes réquisitionnés pour travailler avec nous. Nous sommes l'entreprise Todt. » Cette entreprise était chargée notamment de ramasser tous les métaux qui pouvaient servir aux Allemands pour leur armement. Nous avons été envoyés dans un petit village, Beaumetz-lès-Loges, à 10 kilomètres d'Arras. Nous étions obligés de trier la ferraille sous la surveillance de deux Allemands en civil. Ça a duré une semaine et puis nous nous sommes dit que cela ne pouvait pas continuer et quand nous leur en avons parlé, ils nous ont répondu que nous étions réquisitionnés officiellement sur ce chantier et que nous étions obligés de nous plier aux ordres. En travaillant, nous avons remarqué que les deux Allemands ne s'entendaient pas. Nous nous sommes mis à les observer. Les premiers jours, ils nous gardaient toute la journée et ils ne nous quittaient pas. Il y en avait un qui nous surveillait et l'autre partait, nous ne savions pas où, et puis c'était l'inverse. Ensuite, les surveillances se sont relâchées. Nous avons appris, par des gens, que ces Allemands étaient souvent dans un café, tout près de la petite gare de Beaumetz-lès-Loges et qu'ils passaient leur temps dans ce café. Ils étaient tranquilles car ils savaient que nous trillions la ferraille.

Alors, quand nous avons commencé à être un peu plus libres, avec un autre camarade, André Firmin, et Hubert nous avons fait le tour du chantier. Dans un terril, nous avons alors trouvé plusieurs fusils anglais neufs. Nous avons continué notre travail et quelques jours plus tard, les deux Allemands se sont absentés toute la journée. Nous nous sommes dits qu'ils ne rentreraient pas le soir. Au moment de quitter les lieux, André et moi avons pris chacun un fusil, que nous avons enveloppés avec du papier et mis sur nos cadres de vélo. Hubert, lui, n'a pas voulu en prendre car il n'avait pas de bicyclette. A 17 h, nous sommes partis en empruntant la nationale qui se dirigeait sur Arras. Cette route était truffée d’Allemands à pied mais nous n’avions pas le choix. Nous en avons dépassé un grand nombre, occupé à déblayer la voie, et nous sommes arrivés chez nous sans encombre. J'ai caché le fusil dans le grenier sans le dire à ma mère et le lendemain, nous sommes retournés au chantier. Un officier allemand était là. Nous nous sommes regardés et nous nous sommes demandés s'ils ne nous avaient pas vus. Il nous a simplement demandé nos papiers et nous a dit : « Travail ici ? Arbeit ? » Puis, il a ajouté : « Finir le chantier ! Le chantier fini, vous partir maison. » Et il a déchiré l'ordre de mission. Nous nous sommes regardés et nous nous sommes demandés ce qui c'était passé. Nous avons su, par un civil qui travaillait au café, que les deux Allemands avaient trop bu. Ils s’étaient fâchés et l’un des deux avait sorti son revolver et tiré sur l'autre. Libérés, nous sommes donc rentrés chez nous, contents d'être débarrassés de cette tâche.

A la fin du mois de juin 1940, nous avons appris, grâce à un voisin qui avait une radio, qu'un général français appelait à la résistance de Londres. Cela nous a donné espoir. Suite à l’armistice du 22 juin, le Nord-Pas-de-Calais était devenu une zone interdite, dépendant du commandement allemand qui siégeait à Bruxelles. La France était divisée en trois parties : les zones interdites, la zone occupée et la zone libre se limitant à la moitié sud de l’hexagone, avec à sa tête le régime de Vichy dirigé par le maréchal Pétain. En octobre 1940, Hitler et Pétain se rencontrèrent à Montoire. La collaboration entre la France de Vichy et l'Allemagne s’affichait au grand jour avec la photographie de la poignée de main entre Hitler et Pétain. Quand nous avons su cela, nous nous sommes demandés pourquoi le maréchal Pétain, grand vainqueur de Verdun, acceptait cette poignée de main. Devant la défaite de notre pays, la population était désemparée. Les gens ne savaient plus à quoi s'en tenir. Certains faisaient confiance au maréchal Pétain, d’autres se posaient des questions. Sans l’appel du général de Gaulle, la résistance se serait tout de même développée mais cet appel a conforté tous ceux qui refusaient la défaite et l’occupation. En France, c'était fichu, mais à Londres, quelqu'un ne baissait pas les bras ! Très peu de gens ont en fait entendu le discours du général de Gaulle mais il a été répété ensuite par la radio de Londres pendant plusieurs jours.

Progressivement, la résistance s’est fait connaître et a redonné de l'espoir à une partie de la population. Parmi les premiers résistants, il y avait beaucoup d'ouvriers, de syndicalistes, de communistes et de chrétiens. Mais la répression allemande est devenue de plus en plus impitoyable avec l'exécution de nombreux résistants et d’otages. Ces fusillades ont choqué la population, comme celle de Châteaubriant en 1941, d’autant plus que les personnes fusillées étaient souvent livrées par la police française, elle-même, à la demande des Allemands. Pour ma part je refusais de vivre à genoux face à l’invasion de mon pays. C’est donc à cette époque qu’avec des camarades, nous avons commencé à barioler les murs de slogans dénonçant ces fusillades et appelant les Français à résister. En réponse les Allemands ont recouvert les murs principaux de grand V, signe de la victoire allemande.

Alors nous, nous mettions dans leur V la croix de Lorraine en essayant de ne pas se faire prendre. Un dimanche soir, nous sommes allés voir une séance de cinéma avec trois camarades et nous nous sommes mis à siffler quand les informations allemandes sont apparues. Alors les Allemands, qui étaient présents, ont fait allumer la salle de cinéma et les informations ont continué sans que nous puissions nous manifester. Nous avions prévu ce dimanche soir de mettre des grands V avec des croix de Lorraine sur le pont d'Arras. Nous avions caché notre matériel la veille et quand nous sommes rentrés c'était le couvre feu. Nous avons entendu : « On les tient ! » C'était des policiers français et comme il commençait à faire sombre, nous avons pu détaler sur la voie de chemin de fer. Nous risquions de nous faire percuter par un train mais les policiers n'ont pas suivi. Nous avons pu ainsi nous sauver tous les quatre. Les jours suivants, nous avons recommencé à barioler les murs de slogans hostiles aux Allemands. Les surveillances étaient de plus en plus serrées.

Un autre soir, en rentrant, nous sommes tombés sur cinq ou six hommes, qui mettaient des papiers dans les boites aux lettres. Parmi eux, j'aperçus un homme que je connaissais. Il me fit un signe avant de s’éloigner avec son petit groupe. Deux ou trois jours plus tard, cette même personne m'attendait près de chez moi. Il me dit : « Voilà, je ne te donne pas mon nom mais on a besoin d'une personne comme toi pour faire une distribution de tracts au stade d'Arras un dimanche lors d'un match de foot. Mais il te faut quatre ou cinq camarades. Nous vous donnerons ces tracts à l'entrée et surtout n'en parlez à personne. » Je l'ai revu ensuite comme convenu, il appartenait à un groupe de Francs tireurs partisans (FTP). Ce groupe m’a fait parvenir les tracts, le dimanche prévu, à mon domicile. Quand nous sommes arrivés dans le stade, nous cachions chacun notre poignée de tracts. Vite, nous nous sommes éparpillés et nous avons lancé les feuilles parmi les spectateurs. Suite à cela des Allemands ont fouillé des spectateurs, surtout les jeunes femmes avec les sacs. J'avais gardé un papier dans mon veston mais heureusement nous n'avons pas été fouillés. Nous sommes ainsi rentrés chez nous sans encombre. J'ai revu le résistant et je lui ai dit que ça s'était bien passé. Il me demanda de surtout ne pas en parler car il y avait des oreilles partout.

Le 5 novembre 1942, un dimanche, je me promenais dans la ville avec un camarade car nous avions un rendez vous. Brutalement, je me suis fait accrocher par un soldat allemand, accompagné d’un autre militaire. C'étaient deux Feldgendarmes. J'avais sur ma veste une petite croix de Lorraine et l’un d’eux l'avait remarquée. Quand il a soulevé les revers de ma veste, il a vu la petite croix et a dit : « Kommandantur ! » Ils m'ont emmené, après avoir laissé mon camarade partir, afin de m’enfermer dans une cellule du commissariat de police, puis, ils m'ont dit : « Demain interrogatoire ! » Après que les Allemands soient partis, le commissaire de police m'a demandé ce qui s'était passé. J'ai dit que j'avais une croix de Lorraine qui ne se voyait pas et que l'Allemand l'avait deviné. Il m'a dit : « Ce n'est pas grave demain tu auras un interrogatoire et tu seras libéré aussitôt. » J'ai donc passé la nuit au commissariat mais au lieu d'être dans le cachot, j'étais avec les policiers dans leur bureau.

Le lendemain, un soldat est venu me chercher et m'a emmené à la Kommandantur. Ils ont pris ma veste et ont fouillé les poches. Ils m'ont demandé mon nom et ce que je faisais. Un soldat sortit un papier de mon veston. Je ne pensais plus au tract du match. Alors ça s'est mal passé : ils ont commencé à me bousculer, là je leur ai expliqué que j’avais trouvé ce papier par terre lors d’un match et que j’avais voulu le remettre à la police mais que j’avais oublié. Peu convaincus par mes explications, ils m'ont gardé et ils sont allés perquisitionner chez ma mère. Ils n'ont rien trouvé. J'avais emmené le fusil anglais caché dans le grenier pour le mettre dans un souterrain anglais de la guerre 14-18. Quand nous étions gamins, on fouillait partout et nous connaissions bien ces abris, qui servirent d’ailleurs au début de la Seconde Guerre mondiale d’abris pour les civils. Bien que les Allemands n’aient rien trouvé, ils m'ont gardé quand même. Quotidiennement, j'avais un interrogatoire et quand ils ne me croyaient pas, ils me bousculaient.

Un soldat allemand est venu un jour et m'a dit : « Vous partir prison ! » Je lui ai demandé si j'étais libre et il répondu : « Non! Non! Vous partir prison. » Alors, il m'a emmené chez moi pour prendre des affaires avec deux soldats et ils m'ont envoyé à la prison d'Arras. C’était le 5 décembre 1942. Au cours de ce transfert, un des soldats m'a dit : « Malheur, la guerre ! » Ce n'était pas un nazi celui-là ! Il était militaire parce qu'il était obligé. Ma mère m'a demandé ce qui s'était passé et je lui ai répondu que je ne savais pas mais que j'avais été arrêté. Arrivé à la prison, j'ai été convoqué par un officier allemand, qui m’a lu quelque chose que je n’ai pas compris. Heureusement il y avait un interprète qui ne m’était pas inconnu. Celui-ci était un camarade qui était avec moi à l'école. L'officier allemand partit dans un bureau annexe et l'interprète s’adressa à moi :
« M'as-tu reconnu ?
- Oui ! Mais que fais-tu là ?
- Comme je connais la langue allemande, j'ai été obligé de servir d'interprète. Pour toi, surtout, accepte ce que t'a lu l'officier : c'est une condamnation à trois mois de prison et si tu ne signes pas, tu risques des choses plus désagréables. Tu risques d'être envoyé en Allemagne. Fais tes trois mois de prison et au moins, après, tu seras libre. »
Je l'ai écouté et j'ai signé. J'ai été pendant un mois à la prison d'Arras et après j'ai été transféré deux mois à la prison de Loos-les- Lille. Le 5 mars 1943, une femme de la Croix Rouge est venue pour m’annoncer ma libération : « Tu passeras à la Croix Rouge. Je veux avoir un entretien avec toi. » Alors je suis sorti de la prison avec mon petit baluchon et j'ai trouvé l'adresse qu'elle m'avait indiquée. Lors de notre entrevue, elle m’a dit : « Nous allons te donner un peu d'argent pour que tu regagnes Arras par le train. Explique nous ce qui s'est passé. » Ajoutant : « Fais attention. Maintenant, ils te connaissent ! »

Je suis arrivé chez ma mère. Ma famille était bien sûr contente de me revoir. J'ai repris mon travail dans une usine. Quelques jours plus tard, quand je suis rentré à la maison, ma mère me tendit un papier. C'était une convocation pour aller au Service de Travail Obligatoire (STO). Je n'avais pourtant pas l'âge du travail obligatoire. Pourquoi m'envoyait-on cela ? Ma mère m’a répondu que les Allemands étaient revenus plusieurs fois perquisitionner à la maison, pendant que j'étais en prison. C'était anormal. J'ai déchiré le papier et dit à ma mère que si les Allemands revenaient, elle n'avait qu'à leur dire que j'avais eu le papier et que j'étais parti. Je connaissais une petite ferme dans les environs d'Arras où j'avais travaillé pour me faire de l'argent. De là, j’ai pu franchir la ligne délimitant la zone interdite et prendre le train en direction de Paris.

Je suis parti sans mes papiers il ne fallait donc pas que je me fasse contrôler. Je suis arrivé à Paris, gare du Nord, où je suis tombé sur une bande de jeunes qui portaient les valises des voyageurs pour se faire un peu d'argent. Un de ces jeunes est venu m'aborder et m'a demandé : « Tu fais quoi ici ? » Je lui ai répondu que j'attendais quelqu'un. Il me dit : « Il ne faut pas rester trop longtemps ici, tu peux te faire arrêter si tu ne fais rien. » Après avoir transporté les valises, l’un de ces jeunes est revenu me voir :
« Si tu es d'accord, nous t'emmenons. Nous avons un appartement. Nous discuterons de toi.
- Que faites-vous ? »
Il me répondit qu'ils ne faisaient rien de mal, qu'ils gagnaient de l'argent en transportant les valises des voyageurs. Ils m'ont donc emmené chez eux. C'étaient quatre jeunes juifs qui ne voulaient pas porter l'étoile donc ils s'étaient cachés. Ils s’adressèrent à moi : « Nous pouvons te garder une journée ou deux et si tu veux, tu peux te faire un peu d'argent en venant avec nous à la gare porter les valises. » Je suis resté une semaine avec eux. Puis je leur ai fait part de mon désir de partir :
« Vous êtes gentils, mais je crois que je vais quitter Paris en direction du sud.
- Tu as raison car si tu restes, tu risques d’être pris avec nous et d’être envoyé en Allemagne. »
Nous nous sommes alors quittés en bons termes.

J'avais juste l'argent nécessaire pour prendre le train jusqu’à Argenton-sur-Creuse. Durant le trajet je n'ai heureusement pas été contrôlé. Arrivé à la gare d’Argenton en fin de journée, je ne savais pas quoi faire. Un homme est rentré dans la salle, il m’a regardé, puis est parti. Un quart d'heure plus tard il est revenu et m’a dit :
« Tu es toujours là ? Que fais-tu ?
- J'attends un train !
- A cette heure, il n'y a pas de train avant demain. Il ne faut pas que tu restes là, parce que si la police passe, tu vas te faire ramasser. Tu as tes papiers ?
- Oui !
- C’est vrai ? Tu peux me faire confiance, je t'emmène à la maison.
- Qu'allons nous faire ?
- Nous discuterons avec ma famille. »
En route, je lui ai avoué que je n'avais pas de papiers et il m’a répondu qu'il s'en doutait car je n'étais pas le premier qu'il récupérait comme ça. Il m'a donné à manger et m’a préparé un lit. Il me demanda ce que je voulais faire. Je lui ai répondu que je voulais travailler pour gagner de l'argent. Il me dit : « Tu peux travailler dans une usine d'Argenton qui fabrique des pots de lait en aluminium. Je connais bien le directeur et il pourra t'embaucher. » J'étais d'accord. J'ai donc été embauché dans cette fabrique et on m'a logé dans un petit hôtel.

Un jour, sur le chemin de l'hôtel, l’homme qui m’avait recueilli à la gare m’intercepta : « Surtout, tu ne rentres pas dans l'hôtel car il y a un contrôle de papiers et comme tu n'en as pas tu risques d'être arrêté. Tu pars donc pour Montmorillon. Ne t'inquiète pas, je suis dans la résistance et si je t'ai ramassé c'est que j'ai l'habitude des jeunes comme toi qui sont en perdition. A Montmorillon, on a un coin où tu seras accueilli. »

Arrivé dans ce centre, il n'y avait plus de place, alors j’ai été envoyé à Chauvigny. Il y avait à côté de la gare un centre d'apprentissage pour jeunes, dont le directeur était un résistant qui récupérait des jeunes comme moi et les intégrait dans l'école en nous recommandant de ne pas parler : « Nous vous procurerons du travail et vous gagnerez votre vie. » Ce directeur était bien gentil. Il m’hébergea gratuitement et il me trouva un boulot dans une entreprise de bâtiment. J'y ai travaillé pendant deux mois. Au centre je me suis fait deux bons camarades : Pierre Cres, qui avait été réquisitionné pour le STO et avait refusé de partir en Allemagne et Jean Desvignes qui était de Persac dans la Vienne. Nous nous entendions bien. Un jour, Jean nous dit : « Je connais un maquis dans le coin de Montmorillon. » Il nous a demandés si cela nous intéressait. Nous avons répondu que oui. C'était le groupe Amilcar, un maquis FTP.

Après avoir pris contact avec le groupe Amilcar, ce dernier nous dit qu'il nous laissait en attente car il n'avait pas assez d'armes : « Le moment venu, nous vous intègrerons dans le groupe. » Quelques temps après, un signal nous avertit qu'il fallait rejoindre Lathus où se trouvait la zone d’opération du groupe Amilcar. Ce groupe avait été créé par M. Artaud qui était originaire de la Haute Vienne. Il était venu sur Lathus avec une quinzaine de maquisards. Ils s'étaient fait attaquer par des GMR (groupes mobiles de réserve) à plusieurs reprises mais ils s'en étaient à chaque fois bien sortis. Les maquis à cette époque étaient dispersés et parfois cohabitaient difficilement du fait de leur origine différente (communiste, armée secrète). De plus, les moyens de liaison entre eux étaient insuffisants, sans parler des Allemands qui sillonnaient un peu partout les routes. Suite à un parachutage d’armes destiné au groupe Amilcar, j’ai donc pu intégrer ce maquis en compagnie de mes deux camarades, Pierre Cres et Jean Desvignes.
Très vite, nous avons participé à des actions. Nous coupions les fils téléphoniques, dans les endroits importants, sur les lignes longeant les voies ferrées. Nous déboulonnions les rails. Nous faisions un tas de sabotages. Nous n'avions que des armes légères, nous ne pouvions pas nous battre de front contre les nazis. La tactique était de préparer un plan d'attaque, de se camoufler comme il fallait quand les convois passaient. Nous en laissions passer une grande partie puis nous attaquions le dernier camion. Nous tirions dessus et nous nous dispersions. Le temps que les soldats allemands réagissent, nous avions le temps de nous mettre à couvert dans des endroits où nous pouvions nous dégager et nous protéger. C’était ça l'essentiel du travail. Dans le camp, la vie était simple, nous couchions par terre ; les parachutes nous servaient de toiles de tente et de tissu pour confectionner nos chemises. Le risque de nous faire attaquer par surprise, par les Allemands et les miliciens français, nous obligeait à assurer des gardes régulières, même la nuit.

Début juin 1944, après le débarquement allié notre mission était de retarder la remontée des renforts allemands vers la Normandie. Un jour alors que j'étais de garde à l'entrée de notre campement, j'entendis une moto qui arrivait. Je reconnus l'officier du maquis de la région, Albert. Il me dit : « Vite, emmène moi au PC d'Amilcar. Une attaque se prépare, on a du décrocher car on a été dénoncé. » A cette époque, il y avait des faux maquisards qui avaient des petites motos comme nous et qui étaient habillés pareillement. Ils passaient pour demander où se trouvait tel maquis en prétendant qu’ils devaient s’y rendre pour un rendez vous. Les gens de la ferme connaissaient les emplacements des maquis car ils participaient à leur ravitaillement au péril de leur vie. Ils savaient donc quand nous étions dans un camp et pouvaient le dire à un faux maquisard, qui agissait en fait pour les Allemands. A cause d'un « salopard » comme ça, les Allemands et les miliciens français arrivaient à attaquer par surprise un campement, ce qui constituait notre angoisse et nous obligeait à assurer des gardes, même la nuit. Les miliciens étaient particulièrement cruels.

Suite à sa rencontre avec Albert, Amilcar nous apprit qu’un parachutage important allait avoir lieu dans notre zone. Il s’agissait d’un commando de SAS britanniques. Nous devions les récupérer et les guider ensuite vers notre camp. Nous avons vécu ensemble pendant une semaine. Les SAS étaient des militaires bien formés et ils nous apprenaient à nous servir des armes comme les petites mitraillettes qui étaient pratiques mais dangereuses : quand nous mettions le chargeur et que nous cognions la crosse alors le coup partait, il fallait donc faire attention. Ils nous donnaient des conseils. Ils étaient en contact quotidien avec l'Angleterre. Cela devenait imprudent de rester ensemble car nous étions devenus nombreux, les SAS à eux seuls étaient une trentaine, et il fallait faire attention que les Allemands n’interceptent pas leurs communications avec l'Angleterre. Le commandant Amilcar et le chef des SAS, Tonkin, ont donc décidé que nous nous séparions. Le jour de la séparation, j'étais parti avec un officier pour une mission au Blanc. Le soir, mes camarades, dont Jean et Pierre, m'attendaient et me dirent : « Robert ! Dépêche-toi. Nous partons avec les SAS. Amilcar a décidé la séparation en accord avec le capitaine Tonkin. » Je suis alors allé voir Amilcar pour essayer de partir avec eux. Il m'expliqua que les douze maquisards, qui accompagnaient les SAS, étaient tous volontaires et que personne ne voulait se désister. Ils sont partis le lendemain pour cantonner dans une autre zone. Puis, ils sont allés dans la forêt de Verrières. Nous nous sommes perdus de vue quelques semaines jusqu'au moment où, début juillet, Amilcar a appris que les SAS et les douze maquisards venaient d’être attaqués.
Nous avons alors sauté dans les camions et nous sommes partis vers Verrières. Les éclaireurs avaient été envoyés pour se renseigner, mais, c'était trop tard : les Allemands étaient arrivés en fin de nuit, la veille ; profitant de l’effet de surprise ils avaient capturé l’ensemble des SAS et massacré sept maquisards, dont Jean Desvignes. La perte de ce camarade fut un moment très dur pour moi. Les civils nous disaient : « Surtout n'intervenez pas maintenant, c'est trop tard. S'il y a des coups de feux, ils prendront des otages dans la population. » Amilcar était aussi de cet avis : « Ne vous inquiétez pas ! Nous ne voulons pas vous exposer à ces problèmes. » Nous sommes donc remontés dans les camions. En passant à côté de Persac, une jeune fille m’a reconnu. C'était la sœur de Jean Desvignes, qui me questionna : « Jean n'est pas avec vous sept ? » Je lui répondis que non sans oser ajouter qu'il était avec les SAS car elle savait qu’une attaque venait d’avoir lieu contre les parachutistes britanniques à Verrières. La sœur de Jean m’avait reconnu car j’avais été hébergé une fois chez leur mère en compagnie de Jean. Lorsque nous avions pris le maquis, Jean avait des affaires personnelles et il m'avait dit de les confier à sa mère au cas où il n’en reviendrait pas vivant. Malheureusement, c'est la destinée, parce que si je n'étais pas allé en mission au Blanc, j'aurais été avec Jean à Verrières. J'aurais peut-être aussi été tué.

Ce n’est qu’après la guerre que nous avons appris la tuerie qui avait suivi le combat de Verrières. Un chasseur qui se promenait en forêt de Saint-Sauvant trouva que le sol était mou sous ses pieds. Il s’arrêta pour regarder et il trouva une chaussure… Les Allemands avaient camouflé leur tuerie en faisant creuser trois fosses pour dissimuler les corps des 31 parachutistes SAS et du pilote américain faits prisonniers à Verrières, puis fusillés dans la forêt de Saint-Sauvant. Trois autres SAS, blessés, avaient été transférés à l'hôpital de la prison de Poitiers où ils avaient reçu une injection mortelle par un Allemand. La convention de Genève stipulait qu’un soldat, qui était fait prisonnier, ne pouvait être tué. Mais Hitler avait donné l'ordre d'assassiner les SAS qu’il considérait comme des terroristes.

Je n’ai retrouvé mon autre compagnon, Pierre Crest, qu’après la libération. J'étais retourné dans le Nord-Pas-de-Calais, quand on m'a rappelé pour assister à une commémoration à Verrières, au cours de laquelle était aussi présent Pierre. Il m'expliqua que lorsqu'il y eut l'attaque des Allemands, il était monté dans un arbre et il y était resté le temps que les Allemands quittent les lieux. A la libération, il est parti en Afrique. Un autre camarade a été rescapé de Verrières, Denis Chansigot, en se cachant dans un fossé à côté des Allemands.

Revenons aux combats qui ont fait suite à ceux de Verrières. Le commandant Amilcar nous demanda d'aller en direction de Bélâbre car des maquisards de Chauvigny y avaient subi de lourdes pertes. Nous sommes donc partis en renfort sur deux camions. Lorsque nous sommes arrivés près de Bélâbre dans un château, Amilcar nous demanda d'y camper une journée ou deux. Nous nous sommes installés dans les écuries du château. Nous sommes restés quelques jours, mais la situation devenait très inquiétante. Les convois allemands sillonnaient encore la région. Des écuries nous avions une vue importante sur la route en contrebas et sur les Allemands qui passaient et repassaient. Amilcar nous réunit et nous dit : « II y a un problème : les Allemands sont un peu partout et ils risquent de venir au château. » L'allée du château était d'environ 700 mètres. Alors Amilcar désigna quelques maquisards et leur dit : « Vous allez vous poster à l'entrée de l'allée mais faites attention surtout qu'il n'y ait pas de traces de roues. Vous resterez cachés là-bas et s'il y a des Allemands qui arrivent, vous tirez. Cela permettra d'être au courant et vous vous sauverez. » Je faisais partie des maquisards désignés. Nous nous sommes cachés dans un fossé et au bout d'un moment, nous avons entendu un ronronnement. C'était un convoi avec une petite voiture d'officiers. Ils s'arrêtèrent, descendirent de leur voiture et rentrèrent dans l'allée. Ils parlaient en allemand. Un camarade lorrain, qui était avec moi, me dit qu'ils étaient en train de regarder s'il y avait des traces de roues. Ils sont remontés dans leur voiture et ont fait signe au convoi de continuer la route. Heureusement, personne d'entre nous n'a eu peur et n'a tiré par instinct. Après leur départ, nous sommes partis prévenir Amilcar qui nous répondit : « II ne faut pas rester là ce soir ! On décroche ! Il faut retourner vers Lathus ! » La châtelaine était bien gentille avec nous. Elle avait risqué sa vie car si les Allemands étaient rentrés au château, ils l'auraient brûlé et la châtelaine aurait été fusillée sur place. Nous sommes repartis dans la nuit à pied. On nous avait dit que quelqu'un nous ramasserait à un endroit donné, mais qu'il fallait faire attention : « Ne faîtes pas de signaux ! » J'étais l’un des derniers avec un copain à arriver à l'endroit indiqué au bord de la route. Nous entendîmes une voiture avancer. C'était celle d'Amilcar. Il nous dit : « On vous cherchait ! Montez ! » Ce que nous avons fait rapidement. Du coffre de cette voiture, un tireur debout pouvait s'occuper du fusil mitrailleur sur le toit. Si nous étions attaqués, nous pouvions ainsi nous défendre. Nous sommes ensuite arrivés sans encombres à Lathus.

Nous avons reconstruit un camp sans problème et avons continué nos opérations de harcèlement. Un jour, nous avons été envoyés sur la route de Montmorillon pour tendre une éventuelle embuscade. Nous avons abattu des arbres pour faire un barrage, que nous gardions jour et nuit en alternance. Nous venions relever des camarades qui avaient passé une journée de garde quand nous entendîmes un bruit de mitraillette. C'était un motard allemand. Il avait coupé son moteur dans la descente. Un des copains, qui était chargé du bazooka a entendu le bruit. Il s’est relevé pour en savoir un peu plus, mais l'Allemand l'a vu en premier et il a tiré une rafale de mitraillette. Alors le copain a été tué sur le coup. Nous, nous étions sur le côté, mais nous avons compris ce qui se passait. J'ai pris mon fusil mitrailleur et j'ai vu quelque chose qui brillait. J'étais gêné par les arbres mais j'ai tiré une rafale. Après un moment notre adjudant nous a dit d’arrêter les tirs. En effet, un des soldats était mort mais son compère sur la moto était indemne. Alors, nous l'avons fait passer de notre côté du barrage et Amilcar lui a demandé ses papiers. C'était un SS. Il a été jugé puis fusillé car nous savions ce que les SS faisaient aux résistants ou à la population, comme le montre le massacre d’Oradour-sur-Glane.

Au cours de l’été, nous nous sommes progressivement rapprochés de Poitiers, qui a été évacuée par les Allemands fin août-début septembre. Le 5 septembre 1944 nous sommes rentrés dans la ville, qui fêtait sa libération. C’est un de mes meilleurs souvenirs. Nous avons été ensuite envoyés sur le front de la Rochelle, où il y avait une poche de résistance allemande. Auparavant, les FFI de notre région ont été intégrés dans l’armée régulière française, au sein du 125e régiment d’infanterie (125e RI). Pour ma part, au bout de quelque temps, on m'a demandé de rentrer au Vigeant. Il y avait là un camp où devait arriver la classe 1943 et nous devions préparer l'encadrement de ce premier contingent afin de lui apprendre le métier de militaire. Je suis resté instructeur dans ce camp, avec le grade de sergent, jusqu’à la fin de la guerre.

Au lendemain de la guerre, il y avait des problèmes en Indochine. L'officier qui commandait mon régiment m'a alors convoqué :
« Voilà ! Tu es jeune. En tant que sergent tu peux partir en Indochine pour faire une bonne carrière militaire.
- Qu'est-ce que j'irais faire en Indochine ?
- C'est encore la guerre là-bas !
- Non, je me suis battu en France pour libérer mon pays. Je ne veux pas retourner dans un pays étranger pour faire la guerre.
- C'est tes affaires ! »
Alors, j'ai été démobilisé et je suis rentré dans le Nord-Pas-de-Calais avant de revenir m’installer dans la Vienne car j’y avais connu ma future épouse, que j’ai épousée à Poitiers.

Lorsque je repense à cette période de ma vie, je n'ai aucun regret. J’ai eu de la chance car je n’ai jamais été blessé, les balles sont passées autour de moi. J’ai aussi connu beaucoup de gens, en particulier dans le milieu de la Résistance, où je garde le souvenir de relations très cordiales et confiantes avec mes camarades.


(Témoignage recueilli et retranscrit par le collège Camille Guérin de Poitiers en 2008)