Témoignage d'Huguette CIVET, ambulancière dans l'armée de la libération

jeudi 19 janvier 2012 dans Les Forces Francaises Libres
Je m’appelle Huguette Civet, je suis née le 12 mai 1920 à Châtellerault. Jeune fille j’ai toujours souhaité devenir infirmière. Mais à l’époque les études coûtaient cher et ma mère n’avait pas les moyens de me les payer. Au milieu des années 1930 je suis partie rejoindre mon frère à Paris où j’ai trouvé un emploi comme vendeuse dans une épicerie. Le soir je suivais des cours pour apprendre l’anglais et obtenir mon diplôme d’infirmière. Grâce à mon travail, je rencontrais beaucoup de monde, dont des anciens combattants de la Guerre de 14-18, qui m’ont invitée à assister à leurs réunions. Je suis devenue une de leur déléguée et je portais ainsi des convocations pour eux. J’étais choquée par l’esprit pacifiste qui régnait à l’époque en France et qui aveuglait le pays face à la menace qui grandissait en Allemagne nazie. J’étais certaine qu’Hitler allait attaquer la France.

Huguette Civet (à gauche) et Simone Besnard durant la campagne de la libération de la France en 1944-1945. (collection privée Huguette Civet))

Ambulance d'Huguette Civet dans les Vosges, fin 1944. (collection privée Huguette Civet)

1945. Huguette Civet et ses camarades ambulancières, en France. (collection privée Huguette Civet)

1945. Huguette Civet à la fin de la guerre. (collection privée Huguette Civet)

Je me suis mariée en 1938 et j’ai suivi mon mari à Bougie, en Algérie, car il y avait obtenu un emploi réservé, après cinq ans de services dans la marine. C’est là qu’est née notre fille. Je me trouvais donc en Afrique du Nord lorsque nous avons appris en juin 1940 l’invasion de la France, qui représentait à mes yeux quelque chose d’épouvantable. Très vite, par patriotisme, je me suis sentie gaulliste même si je n’avais pas entendu l’Appel du 18 juin. Après avoir réussi un concours, je suis rentré dans la fonction publique comme secrétaire administrative. Je me suis installée à Bône avec ma mère, qui m’avait rejointe dès le début de la guerre, en espérant pouvoir accueillir dans cette ville ma tante qui habitait Nice. Mais les liaisons maritimes entre Nice et Bône ont été interrompues avant qu’elle n’ait pu quitter la France. A Bône, sous l’autorité d’un capitaine, j’ai ouvert un centre d’accueil pour nos compatriotes évadés de France, qui arrivaient en Algérie souvent fatigués, après avoir connu pour un grand nombre les prisons espagnoles.

Début 1943, suite à un bombardement aérien de la part des Germano-italiens, le centre d’accueil a été détruit. Peu après, une délégation de la Croix Rouge est passée à Bône pour recruter des jeunes femmes comme ambulancières. Sur un coup de cœur, forte de mon diplôme d’infirmière obtenu en France, je me suis engagée volontairement comme ambulancière le 20 mars, à Constantine ! J’ai alors confié ma jeune fille à ma mère… Je n’allais pas les revoir pendant près de deux années.

Après avoir été déclarée apte par la visite médicale passée à Constantine, je suis partie pour une formation de trois mois à Marengo. Les journées y étaient très chargées : le matin nous nous levions à 5 h 30, puis nous faisions de la culture physique de 6 h à 7 h ; le reste de la matinée était consacré à des cours de mécanique pour apprendre à réparer nos véhicules en démontant et en remontant les moteurs, ainsi qu’à des leçons de conduite sur une douzaine de vieilles voitures françaises. L’après-midi nous suivions des cours de topographie et des cours de secourisme. Ce qui au final nous laissait peu de temps libre. Tout cela était ensuite validé par des examens, que j’ai failli manquer car on m’avait donné un carburateur monté à l’envers ! Cette formation était difficile mais il fallait être disciplinée et ne pas se plaindre. Cette préparation était d’ailleurs nécessaire pour aller au feu même si en théorie nous n’avions pas à tuer.

Ensuite, je suis partie en cantonnement à Baba Hassen, près d’Alger, pour attendre l’arrivée des ambulances américaines. Le soir nous couchions dans une écurie infestée de rats, ce qui provoqua parmi nous une épidémie de furoncles. Quelques temps après nous avons reçu les ambulances américaines ainsi que des tenues militaires spéciales, qu’il nous a fallu tout de même retailler.
Incorporée à la 531e compagnie sanitaire du 27e Train mise à la disposition du 9e bataillon médical, j’ai embarqué à Bizerte le 23 novembre 1943 sur un bateau américain à destination de l’Italie. Deux jours plus tard, nous avons débarqué à Baya, près de Naples, sous un orage d’acier car des combats aériens se déroulaient au dessus de nos têtes. Après avoir parcouru une dizaine de kilomètres, la nuit nous a contraintes à garer nos ambulances. Fatiguées, nous nous sommes endormies rapidement. Ce n’est que le lendemain matin, au lever du jour, que nous avons compris que nous étions dans un cimetière ! Nous avons repris la route puis nous nous sommes installées dans un hôtel thermal au bord du lac d’Agnano, à l’ouest de Naples, pendant dix jours. Nous étions ainsi placées en réserve, prêtes à intervenir en cas de besoin.

Une fois sur le front on travaillait par petits groupes. Nous nous déplacions le plus souvent en convoi de cinq ambulances. Nous allions chercher avec notre ambulance les blessés qui avaient été ramassés par les infirmiers sur le champ de bataille, puis nous les ramenions dans un hôpital de campagne, constitué de tentes, où ils étaient opérés par les chirurgiens. Mais premiers blessés ont été un adjudant-chef et trois tirailleurs. Il nous fallait à la fois aller vite et doucement pour ne pas secouer ou bousculer nos blessés. Nous devions faire très attention sur les routes défoncées, on avait toujours peur de leur faire mal, sans parler des mines, qui étaient normalement marquées par des signes, que nous devions éviter. On pensait souvent à leur famille, ils étaient si jeunes, on leur parlait pour les réconforter. Je ne me souviens pas avoir transporté des blessés sous les tirs allemands, mais on m’a raconté que nous roulions souvent sous les tirs ennemis lors de la campagne d’Italie. En fait, nous ne faisions pas attention au danger, nous n’entendions rien, tellement nous étions concentrées sur notre tâche. Peu importait la nationalité des soldats que nous ramassions, un blessé était un blessé, même s’il était allemand, nous leur devions tous assistance.

La campagne d’Italie a été très éprouvante. Les conditions météorologiques y étaient particulièrement mauvaises : la neige, la pluie violente, la boue, les vents tournants, la poussière. On avait faim malgré les rations américaines, on souffrait du manque de sommeil. Quand nous dormions, c’était sous de petites toiles de tente pour deux, à même le sol. Nos paquetages, qui étaient destinés aux hommes, n’étaient pas adaptés à nos besoins féminins tant au niveau des textiles que de l’hygiène. Nous étions cependant trop occupées pour avoir des états d’âme et surtout la grande camaraderie qui régnait entre ambulancières nous permettait de relever toutes ces difficultés. Les rapports avec les soldats étaient aussi très bons, mais les relations n’allaient généralement pas au-delà car la discipline régnait. Il y avait une véritable osmose entre nous et un respect mutuel. On appelait nos blessés : « Nos petits ! » Les soldats nous avaient donné aussi un surnom affectif et amical, « les chaufferettes », mais je le trouvais pour ma part un peu péjoratif. Je l’ai entendu dès mon premier blessé lorsque l’adjudant-chef, que je venais d’évacuer à l’hôpital dit au personnel qui le sortait hors de mon ambulance : « Attendez, je veux dire au revoir à ma petite chaufferette ! » Quoiqu’il en soit je n’oublierai jamais la fraternité qu’il y avait en Italie, au sein du Corps expéditionnaire français. J’éprouvais d’ailleurs une grande admiration pour son chef, le général Juin, qui était paternel et dont les qualités stratégiques ont permis de faire sauter le verrou de Cassino. J’admirais aussi tout particulièrement les combattants nord-africains pour leur dévouement et leur courage. Durant l’offensive du Garigliano en mai 1944, alors que nous étions en train d’évacuer des blessés nous avons croisé une unité de tirailleurs qui gagnait le front et je garde cette vision touchante d’hommes qui nous lançaient un signe amical en nous disant : « Ti n’m’oublies pas mad’moiselle, ti n’moublies pas ! » Ils pensaient bien sûr aux éventuelles blessures que les combats allaient leur infliger, et le cas échéant à l’assistance que nous allions leur apporter.

Comme toutes les ambulancières, j’ai été très vite confronté à la mort et aux souffrances de ces hommes. Une de mes premières expériences a eu lieu le soir de Noël 1943. Nous étions alors chargées de distribuer des colis aux blessés. Je me suis approchée de l’un d’eux, pour lui expliquer qu’il s’agissait d’un paquet offert par une américaine, dont le mari était aussi sur le front d’Italie et qui avait souhaité apporter un peu de réconfort à un blessé français. J’ai sorti d’abord une jolie carte postale que le blessé n’a pas prise dans ses mains, je me suis étonnée ensuite qu’il n’ait pas non plus touché au contenu de ce cadeau, jusqu’au moment où j’ai compris que cet homme n’avait plus de bras. Il m’a raconté qu’il était très angoissé par cette double infirmité car dans le civil il était boucher. J’ai essayé de le réconforter, de le rassurer en lui expliquant qu’il existait des prothèses performantes. A un moment il m’a dit que son pied le démangeait et m’a demandé si je pouvais le lui gratter. J’ai accepté et en relevant sa couverture j’ai découvert que ce pied n’existait plus car le pauvre homme avait aussi une jambe amputée, sans qu’il le sache. Je ne savais plus quoi faire. Une supérieure m’a conseillée alors de le gratter sur le moignon de la jambe amputée. Après m’être exécutée l’homme s’est senti mieux, persuadé que je grattais son pied (l’effet du « membre fantôme ») et il s’est endormi paisiblement.

Un de mes souvenirs les plus douloureux reste celui d’un aspirant blessé sur le front d’Italie, dont je connaissais des camarades de régiment. Suite à une blessure qui ne paraissait pas trop grave je l’ai transporté à l’hôpital où personne n’a eu le temps de s’occuper de lui pendant un long moment. Le lendemain je suis passée le voir mais il était en réanimation. Le surlendemain je lui ai de nouveau rendu visite, il semblait alors aller mieux. Il m’a serré la main pour me remercier… puis il est mort brusquement sous mes yeux ! Il n’y avait rien de pire pour nous qu’un blessé pour qui nous ne pouvions plus rien faire. On m’a rapporté une autre anecdote qui m’a marquée : l’histoire d’un commandant, qui avait eu une partie du visage emportée par un éclat d’obus, mais qui avait trouvé la force, alors qu’il agonisait de dicter son testament pour ses enfants et son épouse.

Embarquée à Naples, en août 1944, sur un bateau américain, j’ai débarqué ensuite en Provence au Lavandou, le 23 août, au volant de mon ambulance. L’émotion était grande, j’ai vu dans le rétroviseur de mon véhicule des soldats embrasser le sol de France ! Quelques temps après, deux jeunes filles françaises se sont approchées pour nous demander si nous étions américaines, visiblement déçues par notre réponse ! Très vite j’ai rencontré les premiers résistants, qui m’ont déçue à mon tour car ils n’étaient vraiment pas sympathiques. Je ne comprenais pas et n’acceptais pas non plus de voir le drapeau du parti communiste aux fenêtres de certains bâtiments à la place de notre drapeau tricolore. On ne s’était pas battu jusqu’alors pour ça mais pour la France !

Depuis Marseille, nous avons suivi l’armée française qui remontait le long de la vallée du Rhône jusqu’à Belfort. Au cours de cette remontée nous avons dû évacuer de nombreux prisonniers allemands ; lors d’un transfert j’en avais 9 dans ma seule ambulance ! A Belfort, la résistance allemande était de nouveau très dure. Nous avons passés l’hiver 1944-1945 dans les Vosges, où les conditions de vie étaient difficiles, notamment à cause du froid et de la neige. Il fallait sans arrêt purger le carburateur de chaque ambulance car il était rempli de glaçons !

Au cours des opérations en France, comme depuis l’Italie, les ambulancières pouvaient payer de leur vie leur action sur le terrain. Dans ma section nous avons eu la chance de ne déplorer aucune victime mais d’autres ambulancières ont été blessées et certaines tuées. Ce fut le cas par exemple de deux sœurs, qui ont été tuées car elles portaient le casque, ce que je ne faisais plus pour ma part, et avaient été prises pour des soldats. Les Allemands qui les ont tuées, après s’être rendus compte de leur bévue, ont disposé proprement leurs dépouilles dans un bâtiment, entourées de fleurs.

Jusqu’en mai 1945, ma section est restée dans le Nord-Est de la France, en réserve d’armée. Nous sommes intervenus selon les besoins, soit pour l’évacuation de blessés du front vers les hôpitaux de campagne, soit pour transférer des blessés vers Marseille en vue de leur rapatriement en Afrique du Nord. A cette époque j’ai donc fait à plusieurs reprises le voyage entre Besançon et Marseille. Depuis le mois d’août 1944, notre effectif s’était enrichi de nouvelles recrues engagées en France. Notre moral est toujours resté élevé. D’ailleurs, nous n’avions pas le temps de penser à nous, tant nous étions toujours aussi occupées à aider les autres.

J’ai obtenu ma première permission pour retrouver ma famille en Algérie seulement dans les dernières semaines de la guerre. Le 8 mai 1945, jour de la capitulation de l’Allemagne nazie, j’embarquais avec ma petite fille pour rejoindre mon unité en France. Je n’ai pas su que la fin des hostilités avait été signée, ce n’est qu’une fois débarquée en France que j’ai appris la bonne nouvelle. Mais cela ne signifiait pas pour autant la fin de notre action.

Le 17 mai, j’ai traversé le Rhin sur un pont de bateaux pour me rendre avec mon unité en Allemagne afin d’évacuer des déportés. J’ai découvert alors l’univers des camps de concentration nazis. Cela a été un vrai choc. Je ne pensais pas qu’il était possible de voir de telles horreurs. Le premier camp que nous avons évacué regroupait des femmes russes avec des enfants, qui étaient dans un état effroyable. C’était délicat de s’occuper des déportés car il ne fallait pas trop leur donner à manger et à boire pour ne pas brusquer leur organisme, au risque sinon de provoquer leur mort.

Après ces opérations d’évacuation en Allemagne, nombre d’ambulancières ont été libérées de leur engagement. Ce ne fut pas mon cas car j’avais été désignée pour rester dans la section de tradition des ambulancières. Je suis finalement restée une quinzaine d’années dans l’armée au service de la santé, puis à la direction régionale du recrutement et de la statistique à Poitiers, avant de retourner dans la vie civile en 1959.

Je ne regrette pas ce que j’ai fait durant la guerre. Au contraire, car si je n’avais pas été ambulancière je m’en serais voulu toute ma vie. C’était normal à mes yeux d’aider mon pays afin qu’il retrouve sa liberté. Je ne l’ai pas fait en attendant, en retour, quelque chose de l’Etat. J’ai même décliné ma première citation puis j’ai reçu d’office la médaille militaire et la reconnaissance de la nation. Le message que j’aurais à transmettre aux jeunes générations c’est que même si l’on préfère la paix, il ne faut pas, pour la préserver, accepter n’importe quelles conditions.


(Témoignage recueilli et retranscrit par le collège Camille Guérin de Poitiers en 2008)