Entretien avec le Colonel Paul GLOAGUEN

jeudi 4 décembre 2003 dans Les Forces Francaises Libres
Entretien réalisé le 3 octobre 2003, à Poitiers, avec le colonel Paul Gloaguen, l’un des 8 Français Libres résidant dans le département de la Vienne. Documents fournis : extrait du journal quotidien de Paul Gloagen

L'Art Zenith, premier navire civil à répondre à l'appel du général de Gaulle

FRANCAIS LIBRES


DOCUMENT INEDIT : Extrait du journal quotidien de Paul GLOAGUEN parti de l’île de Sein en Bretagne et arrivé en Angleterre dès le 20 juin 1940. Journal écrit au jour le jour au moment des faits.

4 JUILLET 1940, lors de la visite du Général DE GAULLE à ceux qui venaient de rallier la France Libre. " Le général DE GAULLE est venu nous rendre visite. Ce qui me frappe en lui, c’est son regard droit voilé d’une profonde tristesse et ses paroles qui vont droit au but. Par quel étrange hasard, le nom de notre chef est-il aussi celui de notre vieille patrie. Un chapître de notre histoire de France enfantine me revient à l’esprit :" Autrefois, la France s’appelait la Gaule" Le Général nous a tenu un petit discours et exposé les conditions d’engagement dans les Forces Françaises Libres. Nous pouvons choisir notre arme. Pour moi, je n’ai pas hésité, ce sera l’aviation.Je me sais apte pour cette arme. Ainsi, mon projet de début de la guerre sera réalisé. Je suis tout feu, tout flamme. Je me sens pousser des ailes. Quelle chance pour un futur aviateur ! [...] Nous avons appris l’affaire de MERS-EL-KEBIR. Dans notre situation, il importe de ne pas juger trop sévèrement." MERS- EL-KEBIR : port d’Afrique du Nord où 1297 marins français ont été tués par les Anglais, le 3 juillet 1940.


ENTRETIEN avec le colonel Paul GLOAGUEN, F.F.L. .
Cet entretien a été réalisé à partir d’un questionnaire ( modèle reproduit dans la rubrique concours-mener un entretien ) établi en coordination avec l’Université de Montpellier. Il est organisé en 6 thèmes : la personnalité, la perception de Pétain et De Gaulle/Vichy et Londres, l’engagement dans les FFL, la vie militaire, le retour à la vie civile, la Mémoire de la Résistance :

I- PERSONNALITE

GLOAGUEN, Paul, sans pseudonyme, né le 10 avril 1921, dans le village breton de Komforz (Finistère) de nationalité française.
1-Issu d’une famille rurale, parents agriculteurs, aîné, une soeur cadette. Pas un milieu particulièrement patriote, ni engagé politiquement. Une famille indifférente aux valeurs religieuses.
2-Niveau d’études : Brevet supérieur obtenu à l’ E.P.S (Ecole Primaire supérieure). Admis à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Quimper.
3-Lieu de résidence avant le conflit : à MEILARS (Finistère)
4-Non marié en 1940.
5-Sensibilité politique avant la guerre : radical-socialiste comme beaucoup d’instituteurs. Non adhérent à un parti politique, ni à un syndicat. Loisirs-associations : trésorier d’une équipe de football.

II- PETAIN et DE GAULLE, VICHY et LONDRES

6- La défaite : ressentie avec un abattement complet, très inquiet sur l’avenir. Je ne me suis pas posé la question des raisons de la défaite. 7- La Révolution Nationale : Je n’ai pas eu à juger sur place. J’étais déjà en Angleterre. Je considère que le Maréchal Pétain était un vieux monsieur dépassé par les évènements.
8- Les lois antisémites du régime de Vichy : j’en ai appris l’existence après la guerre et j’ai trouvé inimaginable qu’on ait pu prendre de telles lois. - La suppression des partis politiques et des syndicats était la logique des régimes non démocratiques.
9- Lien avec le Général de Gaulle : Le 19 juin 1940, je suis allé voir la mère d’un camarade qui m’a dit qu’il était parti en Angleterre parce qu’un général avait appelé au combat. Elle ne connaissait pas le nom du général. Mon premier sentiment a été de continuer la lutte et de le rejoindre. Je suis revenu dans mon village et , avec 4 camarades, nous avons décidé de rejoindre l’Angleterre parce que nos camarades étaient déjà partis. En réalité, ils n’ont jamais atteint l’Angleterre et sont allés au Maroc, puis ont été rapatriés en France.
10- Réaction après Mers- El- Kébir : j’avais pris la décision de rejoindre le général de Gaulle. Il nous a expliqué que cela était logique, car les Anglais, très attachés à leur marine, avaient peur que la flotte française se retourne contre eux. - Et après l’ échec du débarquement gaulliste à Dakar : nous étions déjà engagés dans notre action,mais le général de Gaulle à Dakar a dit aux Français Libres qui s’y trouvaient : " Vous êtes libres de revoir votre engagement vis à vis de moi". Tout le monde a continué.

III- LES FRANCAIS LIBRES

11- Avant l’engagement dans les FFL : je n’ai pas pris connaissance de tracts, ni de journaux clandestins, ni de radio clandestine.
12- Date et moyen pour rejoindre les FFL : J’ai rejoint les FFL dans les premiers, le 20 juin 1940, parti de l’île de Sein sur un bateu de pêche - l’AR ZENITH-.

L’AR ZENITH

Il y avait un lieutenant des chasseurs alpins avec un détachement qui a débarqué tous les civils. Nous sommes restés dans l’île. Ils nous ont donné un bateau pour aller jusqu à Ouessant. Nous avons débarqué sur un croiseur français- Le Mistral- qui nous a traité de "morveux" parce qu’on fuyait et manquait de courage. Nous sommes montés dans des canots. Nous avons fait du bateau-stop et sommes partis le 20 juin au matin pour l’Angleterre. Nous sommes arrivés avant l’ Ar zenith !
13- Prise de la décision : cette décision a été prise sur un coup de tête. Mon départ a été freiné par ma famille, par les gendarmes qui avaient reçu l’ordre d’empêcher tout départ. Dans le village, on nous traitait de "fous". Nous sommes partis quand même.
14- Raisons qui m’ont poussé à m’engager dans les FFL : elles étaient ni politiques, ni idéologiques, certainement patriotiques, pour laver la défaite de 1940.
15- Arrivée en Grande Bretagne : nous avons été très bien accueillis par la Croix- Rouge Anglaise. Nous avons été d’abord dans un asile de vieillards de la région de Londres, puis une école. On appelait cela "des camps de concentration" - qui n’avaient pas la signification qu’ils ont de nos jours- Et nous avons atterri finalement à l’Olympia, un grand magasin de Londres où le général de Gaulle est venu nous voir pour la première fois. Les Britanniques ont été surpris. La Croix-Rouge nous a fourni des vêtements. Nous avons été pris en charge, convoyés et gardés par des militaires, interrogés, car les Britanniques craignaient que parmi tous ces jeunes qui arrivaient de France, il y ait des Allemands, des espions qui se seraient glissés. Je ne suis pas passé par la " Patriotic-school", car c’est plus tard que les gens qui avaient rejoint individuellement l’Angleterre y ont été interrogés.
16- La préférence des F.F.L., pourquoi ? En juillet 1940, il n’y avait que les F.F.L..L’ambassade de France venait dans les camps demander qui voulait arrêter et rentrer en France. Au départ, quand je me suis engagé, le véritable nom n’était pas " FFL" ,mais la "Légion des Volontaires du Général de Gaulle" . Les accords de Gaulle- Grande Bretagne n’ont été signés qu’au mois d’Août, avec une reconnaissance officielle de la france Libre à ce momant-là.
17- Amalgame de la colonne Leclerc avec les ex- Giraudistes au sein de la 2° DB : Leclerc ne voulait pas d’histoires et il nous a imposé un commandant, non FFL, mais de l’armée de Pétain. Leclerc a été très dur, mais c’est ce qu’il fallait pour que tout le monde porte le même combat. Mais, des régiments entiers de l’Armée de Vichy ont été intégrés à la 2° DB et allaient en france pour libérer Pétain. Ils étaient pétainistes. Ce n’était pas du tout l’esprit des Français Libres. Le Général de Gaulle a mis son fils- Philippe- dans les fusillés marins pétainistes. Mais c’était difficile.
18- Information au sujet des combats politiques du général De Gaulle : Nous étions au courant par un bulletin que nous recevions. Nous étions informés des difficultés générales mais pas dans le détail.
19- Informations sur les tentatives de dissidence anti gaulliennes : nous étions au courant de ces tentatives de dissidence au sein de la France Libre, comme celle de l’Amiral MUSELIER. L’origine du différend est le ralliement de St Pierre et Miquelon. Il avait pris des corvettes sans le dire au général et avait distrait les bateaux du convoyage normal. Il s’est pris un peu pour le chef de la france Libre et voulait peut être remplacer le Général. Il était plus gradé. C’est lui qui a imposé la Croix de lorraine. Les Anglais l’ont fait arrêter puis l’ont libéré. Finalement, l’Amiral MUSELIER s’est fâché avec le général de Gaulle, et est parti rejoindre le général GIRAUD à Alger en 1943.
20- Vie politique à Alger en 1943-1944 : On a été mêlé d’assez près à ces problèmes. Le Général de Gaulle a eu le général GIRAUD à l’usure parce que ce dernier n’était pas à la hauteur. Le Général de Gaulle ne voulait pas faire de politique. Mais le général GIRAUD était très appuyé par les Américains.
21- Se battre pour qui et pour quoi ? A l’époque j’avais le sentiment de me battre pour trois priorités : 1° pour l’indépendance de la France 2° contre l’Allemagne : ma génération gardait le souvenir de 14-18, de l’ennemi allemand, du problème de l’occupation de la Ruhr. 3° Pour laver la défaite de 1940.
22- Le personnel politique et adminsitratif de la France Libre, des comabattants aussi ? Il était considéré comme des combattants au même titre que nous. IL était compétent, peu nombreux. Nous étions jeunes et amateurs ; il fallait du personnel compétent pour encadrer. 23- Sentiment à l’égard : - du Général GIRAUD : c’était un vieil officier, qui avait fait une brillante carrière ; il était là grâce à Vichy et aux Américains qui l’ont emmené en Afrique du Nord. - Des Anglais : c’étaient de vaillants combattants pleins d’humour. - des Américains : eux ne connaissaient rien de l’Europe. Ils faisaient la guerre un peu comme on fait du sport. - des Soviétiques : c’étaient de très bons soldats, mais ils avaient des arrières pensées de dominer l’Europe, je pense.
24- Opinion sur l’Allemagne : Une superbe armée, une nation dominatrice. L’armée allemande dans son comportement était correcte. Les prisonniers se comportaient en soldats. Mais je ne distingue pas l’Allemagne des nazis. C’était la même chose. Le peuple allemand a été complice du génocide. Les Anglais avaient de l’admiration pour Rommel. Les soldats allemands étaient bien équipés alors que nous étions des va-nus-pieds. Le Général de Gaulle avait fait paraître une note pour réfreiner cet état d’esprit. Quant aux prisonniers allemands, ils restaient des soldats, mais sans collaborer. Il n’y a jamais eu de problèmes d’évasion. Nous les remettions aux Américains.
25- Opinion sur la Résistance Intérieure : Pendant la guerre, nous n’avions aucune idée de la Résistance Intérieure. Nous savions qu’il y avait eu des fusillés comme à Châteaubriand, mais nous n’avions pas un aspect global de la résistance. - Création du CFLN - Conseil Français de Libération Nationale- : j’en ai eu connaissance, mais cela nous dépassait un peu. C’était le combat du général de Gaulle contre les mouvements de résistance en France qu’il voulait coiffer avec Jean MOULIN. Certains mouvements dépendaient de l’AUTORITE ANGLAISE comme celui de François MITTERRAND.
26- Jean MOULIN : j’en ai peu entendu parler. J’ai découvert la Résistance intérieure à la LIbération.

IV - LA VIE MILITAIRE

27- Dans quelle unité ? Quand le général de Gaulle nous a rassemblés au départ, il voulait des spécialistes et nous a fait passer un examen de culture générale. Les premiers ont été jugés aptes à faire des officiers, puis des sous-officiers et les autres des spécialistes : chauffeurs, radios... Je me suis trouvé parmi les officiers d’artillerie à Camberley, et suis resté en Angleterre jusqu’en 1941. Ensuite, je suis allé au Tchad avec 4 canons anti chars au mont du Tibesti, à la frontière de la Libye où je suis resté 2 ans, dans le désert sur un rocher.
28- Promotion : J’étais aspirant en 1941-42, sous-lieutenant en 1943, lieutenant fin 1943. Je n’avais aucune formation militaire au départ. Mais en 1939, je voulais m’engager dans l’aviation et j’avais passé la visite pour être pilote. J’avais été reçu, mais je ne suis pas parti, devant rester à la ferme pour aider ma mère, les 3 ouvriers agricoles ayant été mobilisés. J’étais nommé instituteur, je faisais l’école dans le village tout en tenant la ferme.
29- Campagnes militaires : Je n’ai jamis été blessé. J’ai participé à la campagne du Tchad avec LECLERC, puis à celle deTripoli où nous sommes montés du sud au nord, les Anglais allant de l’est à l’ouest. Puis, la colonne LECLERC est devenue la Force Leclerc, complétée par des unités de Français Libres qui venaient d’Egypte. J’ai fait la camapgne de Tunisie en 1943 ; mais comme beaucoup désertaient de l’armée Giraud pour venir chez nous, on a estimé qu’il valait mieux nous exiler et nous sommes revenus à Tripoli dans le désert. De là, deux divisions Françaises Libres ont été équipées par les Américains. La 1° DFL venait d’Egypte et est restée en Italie. La 2° unité DFL, renforcée par des éléments de l’armée Giraud et par des FFL venus par l’Espagne, est allée au Maroc pour former la 2° DB qui a débarqué en Normandie et a libéré Paris, Strasbourg jusqu’à Bergsenbaden.
30- Type d’armement : Un canon de 40 Beaufort, matériel anti-aérien et anti-char.
31- Qualité de l’armement : bon matériel, en quantitié suffisante. Les Anglais étaient cependant moins riches que les Américains qui remplaçaient très vite les canons, en cas de perte. Nos camarades anglais et américains étaient traités comme nous. Avec les Anglais, on partageait tout. On se servait quelquefois chez les Américains.
32- Nourriture : en Afrique, on touchait la nourriture pour 1 mois, à base de riz et de conserves, 1 l de vin par semaine. On s’arrêtait à 5 h pour le thé. C’était artisanal. On survivait. De temps en temps, on recevait du ravitaillement supplémentaire d’Amérique, de gens qui nous aidaient. On avait la ration de base.
33- Services de santé : Les médecins faisaient le maximum avec peu de moyens. pas d’évacuation sanitaire. Quand quelqu’un était gravement malade, au Tchad, il était descendu par camion, puis prenait le bateau à Libreville pour aller en Afrique du sud où il trouvait un climant plus regénérant.
34- Solde : Elle était versée, mais on ne pouvait pas dépenser l’argent. parfois on avait du whisky. On avait peu de besoins et surtout, pas le temps.
35- Relations avec les compagnons d’armes : pas de problèmes. On avait l’esprit " Français libres",une discipline librement consentie.
36-Avec les Indigènes : C’était pareil. Ils étaient tellement imprégnés de la France Libre qu’ils ne reconnaissaient que la Croix de Lorraine. Une anecdote : quand la future 2° DB est partie au Maroc pour s’équiper. Nos indigènes Noirs sont partis et on les a rapatriés dans la région de Dakar. Ils ont fait un scandale parce qu’ils n’y avait pas la Croix de Lorraine sur le drapeau français. Ils se sont même révoltés. 37- Amalgame avec les FFI en 1944 : Nous n’avons pas eu de FFI qui nous ont rejoints en 1944. A la 2° DB, il y avait 550 Européens seulement, qui venaient du Tchad. La colonne Leclerc, c’était 3500 Africians et 550 européens. J’ai vu les FFI à Paris, et j’ai libéré St Mandé avec eux ; mais, ils pensaient surtout à voler des armes. Concernant les FTP, à Paris, leurs chefs voulaient s’armer pour prendre le pouvoir- du moins à Paris- C’était l’état d’esprit à Paris.
38-Fait Prisonnier ? Je n’ai pas été fait prisonnier.
39- Liens avec la famille : 3 fois du courrier par l’intermédiaire de la Croix- Rouge : 1 en 1942, 1 en 1943 et 1 en 1944. C’était très court. 40-L’éloignement : Je ne me posais pas de questions. Je n’ai pas vu de gens pleurer parce qu’ils étaient loin de leur famille. Nous étions entraînés dans ce mouvement. -Suivi de l’évolution de la situation en France : on avait un bulletin d’information qui donnait la situation grosso-modo- pas dans le détail. On n’était pas au courant des mouvements de la résistance en France, ni des bombardements. Informations par la radio "Les Français parlent aux Français".
41- Distractions : aucune. On était aux Armées. Seulement quand on recevait des conserves supplémentaires exceptionnellement et du whisky, du Canada Dry. J’ai toujours rêvé manger des mille-feuilles dans le désert. Quand on a libéré la Tunisie, à Tunis, j’ai mangé du mille-feuille !
42- Avez- vous envisagé un moment que l’Allemagne puisse gagner la guerre ? En 1940, on n’était pas tellement sûrs. Les Anglais n’étaient pas assurés. Tout le monde avait un fusil en Angleterre. Au début, en octobre 1940, on nous a demandé quel nom on prendrait si on devenait Canadien, parce qu’en cas d’invasion, on serait déclarés Canadiens Français. C’était " Peter Grower". Si l’Allemagne avait gagné la guerre, je serais devenu Canadien français !

V- LE RETOUR A LA VIE CIVILE

43- Démobilisation : je n’ai pas été démobilisé, car je suis resté dans l’armée après la fin de la guerre en France. Il y avait encore la guerre contre le Japon et j’étais volontaire pour aller en Indochine. Après, on m’a demandé si je préférais revenir dans l’Education Nationale ou rester dans l’Armée. J’ai choisi de rester dans l’Armée.
44- Après 1945 : je suis resté dans l’Armée jusqu’en 1965. J’avais 44 ans et j’ai pris une retraite de colonel. Avec mes compagnons d’armes non FFL, c’était difficile car la plupart, mobilisés en 1939, avaient été fait prisonniers. Ils avaient souvent été pétainistes. Dans la marine, la Croix de Lorraine était qualifiée de " perchoir à perroquet".
45-Accueil au retour en France : Très bien recus par la popualtion quand on a libéré les villes. Dans la famille, c’est là qu’on a appris des éléments sur la Résistance. J’avais un oncle et un cousin qui avaient été déportés, dont on n’avait pas de nouvelles. Chez moi, il y avait un dépôt d’armes et des résistants, des gens qui avaient aprticipé aux combats de Libération. Il ne faut pas oublier qu’à Brest, les Allemands sont restés jusqu’au 20 septembre 1944. J’ai été étonné de voir le nombre de gens qui avaient servi dans la Résistance. Finalement, il y a eu très peu de collaborateurs.
46- La France retrouvée en 1944-45 : J’ai été surpris par l’état d’esprit des gens, par le comportement qu’ils ont eu vis à vis des Allemands. Je pensais que tous les Français étaient pétainistes, tout au moins en Bretagne. Il n’y a pas eu de dénonciations. Ceux qui n’étaient pas pour la Résistance, n’ont rien fait contre la Résistance. Parmi ceux qui ont participé aux armées de libération, il y avait pas mal de petits jeunes, de fils de familles, qui s’engageaient pour avoir un petit air de gaullistes sans doute, des fils de grands entrepreneurs.
47- L’épuration : Elle a été expéditive dans certains cas : dans des villages, les FFI tondaient les femmes. On n’a pas très apprécié. En plus, ils venaient nous les remettre pour qu’on les fusille. Cela n’a pas été notre cas, on les a toujours sauvées, comme on a pu. Après, l’épuration officielle- par les tribunaux- a été assez longue. Les gens s’en sont bien tirés. J’ai assisté à des scènes d’épuration ; j’ai vu des femmes tondues en Normandie, à Paris ; cela a été assez lamentable. 48- L’extermination : On l’a appris très tardivement. Plusieurs de la 2° DB ont été voir le camp de DACHAU, parce qu’ils avaient des parents déportés. C’est à ce moment là qu’on a su que les Juifs avaient été déportés systématiquement. Même les Allemands disent qu’ils ne savaient pas. Ils savaient peut-être. En France, les gens connaissaient quelques personnes qui avaient été déportées, mais ils n’avaient pas une vue d’ensemble de toutes ces déportations.
49- Opinion à l’époque à l’égard du parti communiste : Le P.C, d’après ce que j’ai vu à Paris, j’avais l’impression qu’ils allaient prendre le pouvoir, à tel point que , par la suite, quand on a retiré la 2° DB du front d’Alsace, on a été envoyé pour une mission un peu politique dans le centre de la France pour une intervention éventuelle. Le général de Gaulle n’était pas trop assuré sur ses arrières.
50- Sentiment après la guerre à l’égard du parcours politique du Général De Gaulle : jusqu’à son départ en 1969, il a été comme il avait toujours imaginé. Personnellement, j’étais contre son retour en 1958. J’ai eu peur. Finalement, il est parti honorablement, mais j’ai eu peur qu’il ne fasse pas aussi bien.
51- Aujourd’hui : je ne me définis pas comme " gaulliste". C’est un terme que je n’aime pas. On était " Free French". Même de Gaulle n’aimait pas le terme de " gaulliste", bien qu’il aurait dit : " tout le monde a été, sera, deviendra gaulliste"
52- Situation professionnelle et sociale après la guerre : je suis resté dans l’Armée. J’ai certainement réalisé une ascension sociale grâce à mon engagement. Je ne peux pas comparer avec ce que je serai devenu si j’étais resté dans l’Education Nationale.
53- Mon engagement dans la France Libre a changé le cours de ma vie, car je n’étais pas du tout destiné à devenir militaire.

VI- LA MEMOIRE DE LA RESISTANCE
54- Distinction militaire : Chevalier de la Légion d’honneur à l’âge de 23 ans, 5 croix de guerre. Décoré automatiquement, avec une citation. Pas de démarche personnelle dans l’Armée.
55-Aujourd’hui, je suis membre de deux associations de vétérans : - J’étais Président de l’Association des Français Libres et maintenant membre de la Fondation des Français Libres. - Membre de l’Assocaitions des Anciens de la 2° DB.
56- Avez- vous l’impression aujourd’hui qu’on honore trop les FFI et pas assez les FFL : certainement. les Français Libres n’ont pas su se vendre après la guerre. Cela ne les a pas intéressés, tandis que la résistance intérieure a su se mettre en valeur, à juste titre. Elle le méritait. Nous, nous sommes passés à l’arrière plan.
57-Date commémorative de la Résistance : le 18 juin 1940 , encore que les grands chefs comme Henri FRENAY disaient bien qu’ils n’avaient pas répondu à l’appel du 18 juin. C’est vrai que, même si le général de Gaulle n’avait pas fait un appel, il y aurait eu la Résistance en France. C’est certain. Le 18 juin, ça va bien. Comme on cherche une date officielle pour honorer tous les événements de guerre des français, on pourrait prendre le 18 juin, mais on ne peut pas , c’est également l’anniversaire de Waterloo !
58- 3 mots pour résumer les raisons de votre engagement dans les FFL : - battre les Allemands - l’enthousiasme - le désintéressement
59- Livres ou films qui traduisent le mieux l’esprit de la résistance : Les Mémoires du Général de Gaulle
60-Intérêt des jeunes générations : peu d’intérêt. Ce sont des valeurs qui n’ont plus cours. Ca fait ringard de faire la guerre pour des frontières, même pour des idéologies.
61- Rencontres avec des collègiens et lycéens : oui, je l’ai fait. J’ai des petits- enfants. Je n’insiste plus. Il faut que ce soit les autres qui s’y intéressent, sinon c’est un peu de l’auto-glorification.
62- Enseignements retirés : je suis content d’avoir fait cela, d’avoir été à la France Libre, d’avoir trouvé de bons camarades,mais qui disparaissent hélas, sans nécrologie officielle. Ils ont voulu disparaître anonymement. C’est terminé. C’est un moment passé.
63- Opinion sur l’Allemagne et la construction européenne : je suis favorable à l’entente franco-allemande. Par contre, il faudrait rester un peu indépendants pour ne pas être gouvernés par des spécialistes.

CONCLUSION

Pour parler des Français libres : nous étions une minorité, avec un peu un sentiment de supériorité, un peu par bravade, par humour au contact des Britanniques. Ce qui est surtout ressorti, c’est que les gens étaient désintéressés. Ils ne pensaient pas à leur carrière et se sont trouvés complétement désemparés après la finde la guerre. C’était vraiment un état d’esprit particulier. Ils sont restés des individuels.
On peut classer les Français libres en 3 catégories : - les 1ers, qui ont répondu à l’Appel, à la lettre, d’où est né l’esprit " free french" - les 2 ème, ceux qui se sont trouvés dans les territoires d’outre-mer et qui ont rallié en Nouvelle Calédonie... Ce n’était pas le même état d’esprit. Ils nous appelaient "les jeunes qui viennent d’Angleterre" -les 3 ème, ce sont les gens qui, après avoir franchi les Pyrénées, se sont engangés chez les FFL ou chez Giraud. Mais après le débarquement d’Afrique du Nord, la guerre était déjà gagnée.

Propos du colonel Paul GLOAGUEN, recueillis le 3 octobre 2003 à Poitiers.