Manuscrit : le Réseau Louis Renard par son créateur.

dimanche 22 mars 2009 dans Le réseau Louis Renard
Sélection de passages d’un récit manuscrit de Louis Renard, effectuée par son fils Yves-Michel Renard et sa petite fille, Sabine Renard-Darson. Personne ne sait qui a fourni l’encre et le papier et encore moins comment ces feuilles ont quitté la prison. La famille de Louis Renard atteste l’authenticité de ces manuscrits.

EXTRAITS D’UN MANUSCRIT REDIGE PAR
LOUIS RENARD
A LA PRISON DE LA PIERRE LEVEE DE POITIERS
EN 1942 ET JANVIER 1943
- INTRODUCTION –
Environ cent poitevins ont été emprisonnés plus ou moins longtemps. Certains d’entre eux peuvent encore se demander pourquoi, d’autres évidemment étaient plus ou moins au courant. Tous ont droit à, des explications. A tous je dois des comptes et je les rends.
…/…
- SITUATION GENERALE –

A] NOUS SOMMES EN PRISON – Mais il faut noter que beaucoup d’organisations semblables ont connu un sort identique …/…
Si nos organisations en général ont subi le sort fatal de l’arrestation, il y a une faute à la base qui n’est pas notre fait. Nous avons tous démarré beaucoup trop tôt. Simplement parce que nous avons cru sur la foi de la propagande que le printemps ou au plus tard l’été de 1942 allaient voir un débarquement. Les souvenirs de tous sont précis à ce sujet. Or l’expérience démontre qu’une organisation un peu importante n’est pas tenue secrète plus de trois ou quatre mois. Constatation pénible certes, mais réelle. On arrive vite à un degré d’importance qui fait que trop de gens sont au courant…/…

B] VUE D’ENSEMBLE – Comme par prudence, j’avais instauré un cloisonnement sévère qui a porté ses fruits dans ce sens que la culpabilité de chacun est très faible, il est bon en quelques mots de donner une vue d’ensemble de l’organisation.
a) Buts
Ainsi que l’expérience l’a démontré en 1918, une guerre n’est victorieuse qu’après la dernière bataille. Or la guerre n’est pas finie. Un Français doit envisager la possibilité d’une victoire alliée et s’y préparer …/…
b) Caractère militaire
Pour des raisons d’ordre psychologique et pratique facilement concevable, j’avais prévu une hiérarchie militaire…/…
c) Schéma rapide
Une organisation cantonale, base fixe. Au dessus un commandement d’arrondissement qui avait l’arrondissement judiciaire comme limite territoriale. Un commandement pour Poitiers. Un commandement départemental, ce dernier avec état-major.
C] SITUATION DU COMMANDEMENT VERS LE MOIS DE MAI 1942–
Il devenait manifeste que j’étais surveillé et menacé. J’avais du quitter Poitiers avec mes deux fils pour le passage de Doriot. Peut-être aurait-il été plus sage de tout arrêter à ce moment, mais j’ai estimé que c’était renoncer à faire son devoir pour des soupçons, d’autre part je croyais vraiment que deux mois ne se passeraient pas sans offensive anglaise, ceci d’après la radio…/…
J’ai donc désigné d’abord M. Toussaint. pour être mon chef d’état-major et pour me remplacer le cas échéant…/…
J’avais établi une dizaine de projets d’ordres destinés à servir de canevas pour le jour J, cachés par moi…/… avec divers papiers personnels, notamment des agendas de poche 1941 et 1942 et une série du journal « Le Libre Poitou », que j’avais fait paraître sous forme de tracts dactylographiés au cours de 1941 …/…. Ainsi du côté des papiers et des documents, toutes les précautions étaient prises, ni les uns ni les autres n’avions quoi que ce soit chez nous.
LIAISONS –
Un mouvement insurrectionnel ne peut être local…/…Sans vouloir m’immiscer dans les commandements voisins, j’avais cherché à savoir ce qu’il y avait à Niort, Tours, Angoulême…/…
Avec Londres, j’avais eu des contacts épisodiques…/…
SITUATION DU COMMANDEMENT A FIN JUILLET1942 –
Partout l’organisation semblait être en bonne voie…/… le fichier était prêt, les ordres aussi, les liaisons à l’intérieur se passaient bien, il ne semblait y avoir aucune fuite sauf les racontars inévitables. Seules ne marchaient pas les liaisons latérales avec les départements voisins.
C’est alors que je décidais de profiter des vacances pour améliorer cette situation.
a) – NIORT – Au cours de mes recherches, j’avais eu l’occasion de rencontrer un ami des nôtres qui semblait disposer à rechercher s’il existait à Niort une organisation similaire…/…il avait été entendu qu’aussitôt après le 15 août j’irai passer une huitaine de jours dans le marais Poitevin et en profiterai pour voir les personnalités en question. Pour gagner du temps, je devais lui remettre un exemplaire de mes ordres généraux, afin qu’on puisse se rendre compte de ce qu’il fallait chercher à constituer, et pour ne pas risquer qu’A.V. soit pris avec les papiers sur lui, il avait été entendu que je lui enverrai non pas sous la forme de lettre mais par prudence sous forme de paquet-poste moins sujet à être ouvert, avec une adresse d’expéditeur fictive et non recommandé. C’est ce qui fut fait fin juillet. La suite a démontré que le danger était à Niort.
b) – TOURS – Par un de nos amis également, j’avais été mis en relation avec un Monsieur C. de Chinon qui était en train de monter une organisation similaire dans l’Indre et Loire…/…certaines de ses lettres avaient été interceptées, mais on ne savait pas encore qui était l’expéditeur …/…
Cet exposé nécessaire terminé, j’en arrive à l’examen chronologique des faits depuis fin juillet, faits qui ont conduit à l’arrestation d’une centaine de personnes.


- PREMIERE PARTIE –
AVANT MON ARRESTATION

a) Par un ami, lequel ne faisait d’ailleurs pas partie de l’organisation, Me H., j’ai appris un matin de fin juillet début août, que la police française avait intercepté un paquet envoyé à Niort et contenant des ordres gaullistes pour le département de la Vienne, et Poitiers en particulier, que l’intendant de Police, au lieu d’arrêter l’affaire avait demandé des instructions à Paris, lequel avait répondu de soumettre à l’autorité occupante. C’était quelques jours seulement après l’envoi. (Je m’en voudrais de ne pas signaler tout de suite la lourde responsabilité qui pèse sur M. LEMOINE, intendant de Police).

L’après midi, je suis allé trouver Me H. et lui ai fait connaître que j’étais l’expéditeur ; nous envisageâmes alors de faire prévenir A.V. par un client de Niort d’H. qui devait venir l’après-midi, et de lui faire dire de disparaître. Croyant la commission faite, je ne bougeais plus, et partais en vacances la semaine d’avant le 15 août, d’autant qu’on n’entendait plus parler de rien, qu’on ne signalait surtout pas d’arrestations à Niort.
A mon retour, je recevais un coup de téléphone d’A.V. de Niort, me demandant si je comptais toujours mettre à exécution mon projet de vacances dans le marais. Une ou deux questions prudentes de ma part me firent comprendre qu’il n’était au courant de rien, que par conséquent, la commission ne lui avait pas été faîte, qu’ainsi la situation devenait d’une gravité exceptionnelle, puisque depuis trois semaines, il avait du être pisté et surveillé. (En fait il l’était depuis deux mois).

Après réflexions, j’estimais qu’on pouvait encore, en le faisant prévenir, le sauver et nous sauver également.

b) J’avais eu l’occasion de voir G. qui me semblait sérieux, dévoué et discret…/… je lui fis donner les instructions nécessaires pour se rendre à Niort et prévenir A.V. dans le plus grand secret, sans aller chez lui. A son retour Guillon me faisait savoir qu’il avait des craintes d’avoir été filé. A.V. ne vint pas au rendez-vous donné à Poitiers, ce qui était de bien mauvaise augure.

c) Deux ou trois jours après, j’apprends qu’A.V. est arrêté. Je sais qu’il ne divulguera rien, et par conséquent, rien ne permet à la police, pour le moment de penser à mon organisation.

d) Le 27 août, j’apprends vers 11heures, qu’à 10h30 Guillon a été arrêté,…/… que d’autres arrestations sont probables …/…

e) Le 29 août, j’avais donné rendez vous à M. Toussaint pour le retrouver à Loudun, afin de voir l’organisation de l’arrondissement…/… et ne vis personne. Passablement inquiet, je décide de revenir par Mirebeau au lieu d’aller à Richelieu, de là je pouvais téléphoner et au surplus j’avais indiqué que j’y passerais.

f) A Mirebeau, j’appris que la Police me cherchait et m’attendait chez moi. Je décidais de ne pas rentrer et d’aller le lendemain à Ligugé, où je devais déjeuner, et d’où je pouvais être tenu au courant. En même temps, je faisais donner des instructions d’avoir à faire bruler immédiatement mes papiers personnels secrets.

g) A Ligugé : Un quart d’heure avant la messe, j’apprenais que je serais arrêté dès mon retour, que ma maison avait été perquisitionnée la nuit d’avant, mais qu’on n’avait rien trouvé. Pour des raisons de famille, je fis dire que je passerais en zone libre, mais au lieu de le faire, je restais à la messe, puis au déjeuner à l’abbaye. Comme je sortais du cloître, deux inspecteurs de police me firent entrer dans une petite pièce et me firent savoir qu’ils m’arrêtaient. J’avais appris également que des menaces odieuses avaient été faîtes à ma femme et à mes enfants pour les faire parler contre moi.


- DEUXIEME PARTIE –
DE MON ARRESTATION A MON
PREMIER INTERROGATOIRE

A – AU POSTE DE POLICE – Je dois dire que j’ai été traité comme un assassin qu’on arrête alors qu’il vient d’étrangler une vieille femme pour la voler. J’ai été fouillé une première fois avec des commentaires désobligeants, puis mis en auto pour être conduit au poste de Police en passant par chez l’intendant de Police pour prendre des ordres. En voiture j’ai appris que j’avais monté une organisation formidable, que la police savait tout, ce qui à vrai dire ne m’inquiéta pas beaucoup, connaissant les habitudes de tous ces gens là, et je le note ici pour l’avenir, qui ne cessent de mentir pendant toute l’instruction, prenant des airs réprobateurs de vertu indignée, pour vous dire : « Comment Monsieur, vous avez menti », quand pour essayer de sauver des Français, dans des circonstances semblables, on a en effet volontairement déguisé la vérité.

Arrivé au commissariat, fouille plus complète encore, et descente au violon municipal. Dix minutes après, un agent vient fermer les volets, afin qu’à 14 heures, je sois en pleine obscurité ; puis quelque temps après, on me met les menottes et on m’installe dans une pièce derrière le poste de Police où je suis gardé à vue. Interdiction de communiquer, même de parler au sergent de ville qui me garde. Je vois sur le registre d’écrou, que Guillon et Toussaint sont passés là la veille.

A 22heures 30, arrivée
de trois inspecteurs de la Police d’Angers : MM. Fritz, Larrieu et un autre. L’interrogatoire commence et dure quatre heures. Je n’ai rien dit, si bien qu’aucun procès-verbal n’est dressé, mais j’ai beaucoup appris, car pour essayer de me faire parler,
il faut bien dire quelque chose. J’en retiens ceci : la connexion est faite avec Niort et l’inspecteur m’annonce qu’il sait tout …/…. Bien entendu, je n’ose pas y croire, et pense au bluff possible.

Comme je sais qu’ils ont une lettre de moi adressée à A.V. lui disant que je ne donnerais pas suite à mes projets de vacances dans le marais, je déclare qu’il est un ami de J.M. qui devait me chercher une pension mais rien de plus, je ne lui ai en particulier jamais envoyé de paquet.

Le lundi 31, nouvelle tentative d’interrogatoire ; comme je déclare que je n’ai plus rien à dire, ça ne dure pas une minute, et à midi transfert à la prison, non sans que j’ai par hasard rencontré ma femme, détenue également depuis la veille, et qu’on libère pendant que je monte en auto à la prison.

B – A LA PRISON – Je ne sais si ce fut voulu, mais pendant les 14 jours que je suis resté à la prison au secret le plus absolu, sans communiquer avec qui que ce soit, sans être interrogé, on a savamment fait naitre des coïncidences, destinées à me faire comprendre ma situation. Je les indiquerai dans l’ordre chronologique, car elles ont de l’importance.
Tout d’abord, on me passe à la prison allemande. Comme je manifeste de l’étonnement, M. Fritz me déclare solennellement
que c’est uniquement parce que la prison française est surpeuplée, mais que je peux être assuré que je suis détenu par les autorités françaises, sans que les allemands aient quoi que ce soit à y voir. Jusqu’à preuve du contraire, je veux croire cet inspecteur sincère, mais en fait j’étais déjà livré aux autorités d’occupation, avec toutes les conséquences tragiques que cela impliquait.

Je faisais également remarquer qu’il y a 24 heures que je suis arrêté, que je dois être conduit devant un Juge d’instruction et pouvoir recevoir un avocat. Monsieur Fritz me répond que c’était bon autrefois mais que je suis détenu administratif, ce qui change tout. Je persiste à penser que si ce jour là une instruction régulière avait été ouverte, l’autorité allemande, tout en la surveillant peut être, n’aurait pas pris la direction de l’enquête. Ceci dit, j’arrive aux coïncidences et mises en scènes. Tout d’abord on fait entrer Guillon dans le greffe. Je ne le reconnais pas, ni lui non plus, et nous restons impassibles.
Puis on me place à un bout du hall, et on fait entrer Toussaint à l’autre bout. « Oui je connais M. Toussaint ». Rien d’autre. Alors de désespoir, on me met en cellule, avec l’indication criminelle que le sort de ma femme dépendait de mes aveux. On viendrait m’interroger le soir ou le lendemain.

Le 4 septembre, par extraordinaire, on me met en cour pendant 5 minutes avec A.V. Pas le temps de se parler bien entendu, mais ainsi je n’ignorai pas qu’il est à Poitiers. Il y est d’ailleurs depuis le 31 août. La police a fait le rapprochement, mais qui a parlé ??

Le 4 septembre, j’envoie au Préfet Régional une lettre protestant contre les mesures illégales prises contre moi. Je saurai le 14 qu’elle a été arrêtée, ou que, si elle a touché le destinataire, il l’a retournée, car elle serait entre les mains de la Police.

Le 7 septembre dans la nuit, des hurlements lugubres, des appels proviennent d’une cellule. On demande pitié, etc……/…
Le même jour, en remontant de la promenade, le prisonnier devant moi n’est autre que Me Pestureau, huissier à Civray, avec qui j’étais en relations pour l’arrondissement. Alors… lui aussi ?

Le 9 septembre, on m’apporte le panier repas de M. Cartan qui tenait le fichier. Il n’était connu que de très peu d’entre nous, aussi mes espoirs s’envolent.

Le 10 septembre, le rez de chaussée qui était occupé par les Français est évacué, et toute la journée on travaille à mettre les cellules en état. Dans la cellule 20 en face de la mienne se trouve Bernard Deshoulières l’architecte. J’aperçois Auroux qui doit être au 18. Je n’ose croire qu’il soit là pour mon affaire.

Le 11 septembre, j’apprends que 45 personnes ont été arrêtées et conduites ici pour moi. Ceci explique le travail dans les cellules du rez de chaussée.

A la promenade, je reconnais les voix de Paul Préau et de Francis Texier.

Pendant toute cette période, j’ai été au secret le plus absolu, je n’ai vu personne, n’ai subi aucun interrogatoire, et le 11 à 17 heures, on me fait descendre au « Tribunal ».


- TROISIEME PARTIE –
PREMIER INTERROGATOIRE

C’est le vendredi 11 septembre à 17 heures, que je suis conduit au bureau du rez de chaussée. J’ai la douloureuse surprise dès les premières paroles de me rendre compte que je suis entre les mains de la police allemande. Un inspecteur jeune, environ 30 ans, que j’ai su depuis être M. Schlouss, un autre plus âgé qui tape à la machine, un inspecteur français M. Larrieu de la police d’Angers que j’avais déjà vu le jour de mon arrestation.

Pour n’y plus revenir, c’est l’inspecteur allemand qui a conduit tout l’interrogatoire et je dois dire qu’il l’a fait avec une conscience, une correction et une objectivité auxquelles je me plais à rendre hommage ; quant à l’inspecteur français, j’aurais assez à dire sur les agissements de la Police française, pour n’en pas parler maintenant, autrement que pour signaler que chaque fois qu’il a pu, par ses réflexions, ses questions, me nuire, il n’a pas hésité à le faire.
Ce premier interrogatoire a duré 2 heures ¼, il n’en a pas été pris de procès-verbal, car jusqu’à la dernière minute, j’ai tout nié et fait semblant de ne pas comprendre, mais par contre j’ai beaucoup appris, car c’était le seul moyen de me faire voir que mon mutisme ne servait à rien.

Et je dois dire que pendant ces 2heures ¼ de véritable torture morale, j’ai pu mesurer l’étendue du désastre. Je résume :

a)- on m’a d’abord montré le fameux fichier, ainsi que sa traduction, tapé à la machine en plusieurs exemplaires. Ce fichier chiffré …/… contenait tous les renseignements détaillés sur le personnel de l’organisation. Bien mieux, la traduction montrait qu’il avait été commenté, à tort d’ailleurs, on avait séparé les noms entre « adhérents » et « sympathisants », termes qui ne correspondaient pas à la réalité. . …/…

Tous, tous, environ une centaine semblaient avoir été arrêtés, conduits à la Pierre Levée, sans dénonciation et sans savoir pourquoi.

b)- Tous mes déplacements avaient été indiqués, ainsi que leur but et les personnes rencontrées.

c)- Des réflexions qui m’avaient été faites par des amis et rapportées par moi …/…avaient été également rapportées.

d)- Mes relations avec les départements voisins étaient connues.

e) – Enfin et beaucoup plus grave, les conséquences peuvent en être fatales, mes relations épisodiques avec un sieur Legrand, agent de Londres, français, avaient été entièrement dévoilées ainsi que les noms des membres de l’organisation qui avaient été eux-mêmes en rapport avec lui.

Après deux heures et demi de discussions, aucun doute n’était plus possible, aucun espoir ne pouvait être gardé, les faits étaient là dans toute leur brutalité.

Comme il se faisait tard, je déclarais que dans ces conditions, je n’avais plus aucune raison de me taire, que je donnerai les explications nécessaires le lendemain, qu’ayant joué, ayant perdu, je montrerai comment savait payer un officier Français.

L’interrogatoire à proprement parler, a duré du samedi 12 septembre au mercredi 16 septembre à midi, à raison de deux séances de quatre heures par jour. Au cours de la nuit du 11 au 12, j’avais pris les résolutions suivantes qui dictèrent ma ligne de conduite.

a) – Première tâche : faire relâcher immédiatement ceux qui étaient en dehors de l’affaire.

b) – Insister sur le fait que l’organisation n’avait pas de caractère anti-allemand mais uniquement français.

c) – Faire ressortir qu’elle ne devait fonctionner qu’après le départ des allemands, ou du moins à l’occasion de leur départ, qu’ainsi elle était encore en gestation, et peu importante.

d) – faire ressortir que nous étions contre le terrorisme.

e) – enfin minimiser dans la mesure de la vraisemblance, les rôles de chacun de ceux qui restaient, afin d’en faire libérer encore le plus possible.

Malheureusement, j’avais la quasi certitude que la police avait déjà des renseignements précis sur les faits et gestes de chacun. Trop souvent hélas, j’ai vu M. Larrieu, après une explication ingénieuse de moi, chercher dans ses dossiers une déposition écrite, un rapport, le lire, le montrer à l’inspecteur allemand, qui me disait avec un sourire : « Nous savons que ce n’est pas vrai, voilà ce qui s’est passé ».

Inutile de dire que les explications sur les relations avec L. sont pour l’inspecteur les plus importantes et pour moi les plus délicates. Il sait tout ou presque, avec des détails qui ne laissent aucun doute.

En tous cas, j’ai le vif désir que mes déclarations soient conservées, et que chacun puisse les connaître en ce qui le concerne. Il sera facile de voir que si elles n’avaient pas été contrariées soit par les déclarations mêmes des inculpés, soit par les déclarations d’autres personnes, certainement pas beaucoup plus d’une dizaine de camarades auraient été maintenus en prison. En fait il en a été conservé plus de 30.

Le mercredi 16 septembre à midi, le premier interrogatoire était terminé, non sans qu’on m’ait accusé d’espionnage et de menées communistes, mais là-dessus j’étais bien tranquille.
- QUATRIEME PARTIE –
DU PREMIER AU DEUXIEME INTERROGATOIRE INCLUS

Cette période a duré du 16 septembre à 13 heures jusqu’au 13 octobre …/… Elle a été marquée par des confrontations, des demandes d’explication complémentaires…/… On a ainsi interrogé environ cent personnes …/…

Le 17 septembre, je suis à nouveau convoqué et je trouve cette fois, en plus des inspecteurs habituels, M. Fritz le divisionnaire d’Angers.
J’avais en ce qui concerne mes papiers, indiqué les avoir brûlés quelques jours avant mon arrestation et refusé de dire où ils étaient en sureté. Je ne sais qui a déclaré qu’ils étaient au Palais de Justice. Il me faut le reconnaître, mais je précise qu’ils étaient dans un placard de la chambre des avoués où je sais bien qu’on ne les trouvera pas. Je précise à nouveau qu’ils ont été brûlés par mes soins.
Le 18 septembre…/….
Le 19 septembre, le même Larrieu vient m’annoncer …/…qu’il sait où sont mes papiers…/… Je répète qu’ils sont brûlés.../…. Enfin et c’est le comble, il éprouve le besoin de me faire la morale en ces termes : « C’est votre tête que vous jouez, vous avez fait des déclarations inexactes au lieu de dire la vérité, si vous ne rectifiez pas, tant pis pour vous ». Je lui réponds que je suis à un âge où on sait ce qu’on a à faire.
Quelques confrontations avec Jacques Moreau (3 octobre) André Grasseau (5 octobre). J’ai l’impression que tous les deux ont reçu des coups, Aguillon (6 octobre). J’essaye à tous les trois de faire comprendre ce que j’ai dit afin qu’ils disent la même chose.
Le 7 octobre, …/… je dois dire ce qu’étaient ces papiers…/…
J’avais préparé environ une dizaine d’ordres divers, instructions, messages relatifs à l’occupation des territoires et à mon organisation, afin que le jour J… on ait déjà des directives précises. D’autre part, j’avais là mes carnets de poche depuis deux ans, contenant des renseignements précieux, un carnet répertorié donnant des adresses secrètes que je voulais conserver pour moi, des plans de Thouars et de Montreuil-Belay pour la constitution d’aérodromes, des adresses de passages pour la zone libre, enfin la collection complète du journal « Le Libre Poitou », que j’avais fait paraître pendant plus d’une année. C’est dire combien la saisie de ces papiers pouvait être grave…/…
Le 12 octobre, je suis convoqué à nouveau…/… l’inspecteur
allemand est en possession de tous mes papiers personnels dont je parlais plus haut. L’interrogatoire dure de 19heures à 22 heures. Tout est passé en revue.

Pour me résumer, si le jour de mon arrestation, on m’avait demandé de faire une liste de toutes les tuiles pouvant arriver, elle n’aurait pas été complète. J’en aurais oubliées. Je les ai eu toutes …

Je me suis efforcé d’être objectif, mais ce résumé est forcément incomplet. Ne serait-ce que pour établir définitivement l’histoire de notre organisation, je serais très heureux si chacun voulait bien, aussi succinctement que possible, rapporter son expérience et surtout ce qu’ont été ces interrogatoires. Je crois qu’il sera facile alors de voir ce qu’a été le rôle de la police Française.

Pour ma part, je le résume ainsi : Nous avons été livrés pieds et poings liés à la police allemande, en connaissance de cause.
- CINQUIEME PARTIE –
QUELQUES QUESTIONS

Sont ici listées une série d’interrogations diverses que se pose Louis Renard au sujet des évènements (arrestations-dénonciations-révélations-délations…)

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-SIXIEME PARTIE -
LES DELATIONS


J’ai indiqué au début de ces explications que nous avions subi le sort commun aux organisations de résistance : découvertes à la suite d’imprudence et de délation. Les imprudences je ne les ai pas cachées. Mais je dois dire que de toute façon, nous aurions été arrêtés au cours de l’été, car par trois voies différentes la police serait arrivée jusqu’à nous, ou tout au moins moi.

A - Délation à la police française de Montmorillon

Au cours de mon interrogatoire, M.Schluss m’a fait la réflexion suivante : « Monsieur Renard, si nous n’avions pas pris les papiers de Niort, vous seriez ici quand même, car un membre de votre organisation M…. est allé il y a quinze jours à Montmorillon pour vous dénoncer à la Police Française et toucher la prime » Volontairement je ne cite pas le nom qui m’a été donné, ne voulant pas qu’il soit prononcé avant que ce fait ne soit vérifié.

Plus tard, le même fait m’a été affirmé par l’inspecteur Larrieu. Tous les deux m’ont donné leur parole d’honneur, en dehors de l’enquête.

B - Divulgation de mon existence par M.C… de Chinon
Ainsi que je l’ai signalé, après mon arrestation, M.C…. a déclaré que j’étais le chef de l’organisation gaulliste de la Vienne et que je devais le mettre en relation avec Londres…/…

C - Relations avec Niort et Châtellerault
Je ne suis pas absolument certain de ce que je vais dire maintenant, quoi que dans mon esprit ça ne fasse aucun doute. Je vois même l’explication de tout ce qui s’est passé.

Environ un mois avant de venir à Poitiers, A.V. de Niort avait eu une conversation avec une personne de cette ville, lancée et connue dans les milieux de la résistance. Il lui avait indiqué que l’organisation de Poitiers cherchait la liaison …/….

Or il est troublant de constater que le chef gaulliste de Niort, ami du monsieur en question, avait été arrêté quelques mois avant et qu’il purge une peine sévère quelque part en France et qu’un jeune homme de Niort également de ses amis a été incarcéré. Il est encore plus troublant de constater que ce monsieur n’a pas été arrêté après l’indication donnée par A.V. que c’était lui qui lui avait donné le message.

…/…

Et cela explique beaucoup de choses. A.V… était surveillé depuis longtemps. On ouvrait ses lettres, ses paquets (car il est anormal qu’un paquet poste ait été ouvert) et on recherchait ses accointances avec Poitiers. Et pour résumer, ceci confirme bien la pensée de M. Schluss : « de toute façons, vous seriez ici ». Cela confirme également une phrase de l’intendant de Police au mois de juillet : « Nous avons réglé la question communiste, nous allons régler la question des gaullistes, après cela nous serons tranquilles. »

Le croyez-vous ? Monsieur l’intendant de Police ? J’aurais deux mots à vous dire………….bientôt……..