Louis Bourgain

vendredi 6 juin 2008 dans Situation départementale
Résumé de la communication faite par Jean Henri Calmon* au colloque organisé par les Archives départementales de la Vienne le 1er décembre 2000, dont les actes ont été publiés par la Société des Antiquaires de l’Ouest (Mémoires, 5ème série, tome XII, année 2006). M. Calmon a bien voulu nous transmettre quelques éléments de mise à jour.

La région de Poitiers voit le jour en 1941. A sa tête, Louis Bourgain, préfet de Région et préfet de la Vienne, nommé le 18 juillet 1941 alors qu’il est Vice-amiral. D’origine bretonne, c’est un officier général aux brillants états de service, commandeur de la Légion d’Honneur. C’est un préfet politique dont les conceptions et la philosophie épousent en tout point celles du maréchal Pétain.
Pour lui, la défaite de 1940 est ressentie, pour reprendre ses propres mots, comme « un désastre sans précédent dans l’histoire ». Il ne voit pas d’autre solution raisonnable que de faire appel au vainqueur de Verdun et se consacrera à la tâche que lui confiera le « vénéré Maréchal ». Il se reconnaît dans ses principes d’autorité, d’ordre, de morale. Son horreur du bolchévisme l’aide à accepter la victoire allemande. En février 42 il écrit : « …/ … l’opinion publique ne mesure pas le grave danger dont l’Europe serait l’objet en cas de défaite allemande » et en avril 43 : « une entente avec l’Allemagne s’impose dans l’intérêt des deux peuples ».

C’est donc armé d’une conviction inébranlable, d’une fidélité et d’une admiration à toute épreuve pour le Maréchal qu’il s’apprête à jouer, en Poitou, le rôle qu’on attend de lui dans l’œuvre de relèvement du pays.

Le 11 juillet 1940, le maréchal Pétain avait annoncé une grande réforme administrative qui s’appuierait sur des « gouverneurs placés à la tête des grandes provinces françaises et ainsi l’administration serait concentrée et décentralisée ». Le préfet Bourgain, que l’évêque de Poitiers nomme « Son Excellence, le Gouverneur du Poitou » applique la grande réforme administrative qui consiste à donner une existence réelle à la division territoriale dont il a la charge. Il réunit régulièrement les préfets des départements afin d’harmoniser ou uniformiser la politique régionale dans tous les domaines. Parmi les réalisations importantes on retiendra :
- l’organisation de la police à la suite de son étatisation (loi du 27 octobre 1942). Il s’agira d’une police régionale d’Etat. Les effectifs seront augmentés. Tous ne seront pas armés : les allemands se montrent très vigilent dans ce domaine. La bonne volonté affichée des autorités françaises ne reçoit pas, en retour, les marques de confiance escomptées.
- la création de l’Ecole régionale d’administration (26 mai 1942). Cette école a pour but de former un personnel nouveau en harmonie avec les idéaux de la « Révolution Nationale » et de « recycler » l’ancien.
D’une manière générale, Louis Bourgain, « empereur en sa région », veille à ce que les fonctionnaires de l’Etat, mais aussi ceux des collectivités locales, servent le régime avec application et dévouement. Sa popularité ne sort pas indemne des épreuves qui font de lui un complice de l’occupant. La famille et la politique en faveur de la jeunesse font l’objet de toutes ses préoccupations.
Toutefois, son rôle repose sur une contradiction fondamentale : la « Révolution nationale » et la présence des Allemands. L’administration et la police sont au service de l’occupant. La collaboration économique inclut le ravitaillement des troupes d’occupation et le service du travail obligatoire (STO). Le préfet a parfaitement conscience du drame que constitue le STO, pour les familles et pour l’économie ; il n’en poursuit pas moins les réfractaires, conformément aux instructions du gouvernement.

Sa mission devient plus délicate lorsqu’on aborde la question de la Résistance.
Dans l’optique de Louis Bourgain, celle-ci compromet, dangereusement et inutilement, les intérêts de la France, en retardant la signature d’un traité de paix équitable, sans lequel le redressement du pays ne peut s’accomplir. Sa décision de s’opposer aux actes de Résistance le rapproche de la cause allemande et l’éloigne de celle des alliés. Il entre ainsi dans une voie de collaboration politique.
En 1942, il est confronté au démantèlement par les Allemands et la police française du réseau Louis Renard. Le 30 juillet un colis qui recèle du courrier « gaulliste » est découvert à la poste de Niort. Les postiers, puis leur directeur départemental, puis le préfet des Deux-Sèvres, le font parvenir au préfet régional Bourgain. L’information remonte jusqu’à l’adjoint du chef des SS en France. Ses instructions sont claires : la police française continue l’enquête en tenant les autorités allemandes locales au courant. Le tout sous les ordres de Bourgain, couvert par sa hiérarchie. Une centaine de personnes seront arrêtées, une trentaine déportée, dix condamnées à mort –par un tribunal allemand -et exécutées à Wolfenbüttel le 3 déc. 1943, dont Louis Renard. Cinq autres disparaitront dans les camps.
Louis Bourgain n’aura rien fait pour prévenir les intéressés. Il ne portait aucune estime à Louis Renard. Il a effectué avec succès des démarches pour faire libérer les moins compromis, mais elles restèrent vaines lorsqu’il s’agit d’obtenir pour les autres qu’ils comparaissent devant une juridiction française.
La fin tragique des résistants ne fut connue qu’après la guerre. Par contre les arrestations provoquèrent une grande émotion dans la ville. Les Poitevins retirèrent à leur préfet la sympathie dont ils l’avaient honoré jusque là.
D’autres affaires de résistance ne plaidèrent pas en sa faveur : les instructions qu’il donne régulièrement aux préfets, visant à rechercher les combattants clandestins et les caches d’armes, la répression féroce menée par les policiers de la SAP (section des affaires politiques) qui agissent sous son autorité (100 résistants exécutés, 200 déportés sur 475 arrestations).

La persécution des juifs et la part qu’y prennent la police et la gendarmerie relèvent d’une collaboration politique. La grande rafle du 31 janvier 1944 est significative. L’ordre est donné par les Allemands mais est exécuté par le préfet Louis Bourgain : 481 arrestations, direction Drancy. Certaines personnes ont transité par le camp de Poitiers.

Depuis avril 1944, l’attitude d’ultra-collaborationnistes ne facilite pas sa tâche. Des interventions intempestives et des actes quotidiens portent gravement atteinte à son autorité. Il fait savoir qu’il ne les apprécie pas et fait même interner le responsable de la Section d’Enquête et de Contrôle (organisme dépendant du Commissariat Général aux Questions Juives) pour avoir contrevenu aux dispositions sur le STO.

Dans un environnement détestable, Louis Bourgain continue de suivre la voie tracée par le Maréchal comme si l’Allemagne devait finalement l’emporter dans un conflit qui l’oppose au reste du monde alors qu’à partir de septembre il commence à douter de cette victoire. Il pense que le gouvernement, augmentait les rations individuelles alimentaires, revalorisait les salaires, réduisait le terrorisme, il rallierait l’immense majorité des français. Il rêve d’une action de propagande bien menée et place ses espoirs dans le talent de Philippe Henriot, secrétaire d’Etat à l’Information.

Lorsque les Allemands quittent Poitiers, Louis Bourgain cède sa place à Jean Schuler, Commissaire de la République nommé par le Général de Gaulle. Il est arrêté, enfermé à la Prison de la Pierre Levée à Poitiers. Il, est privé de son traitement, révoqué en mai 1945.
Il répondra de ses actes devant la Cour de Justice de la Vienne, le 10 septembre 1945 sous l’inculpation principale d’avoir entretenu, en temps de guerre de 1941 à 1944, des intelligences avec une puissance étrangère, ou avec ses agents, en vue de favoriser les entreprises de cette puissance contre la France. A cette première accusation, s’ajoute une question subsidiaire pour savoir s’il est coupable d’avoir entretenu, dans les mêmes circonstances de temps et de lieu, et en temps de guerre, avec les agents d’une puissance étrangère, des intelligences ayant eu pour effet, de nuire à la situation militaire et diplomatique de la France (art. 80 du code pénal)
L’accusation s’appuie sur quatre points principaux :
- Son rôle dans l’Affaire Renard
- Son attitude vis-à-vis de la Résistance
-Son attitude vis-à-vis des réfractaires de STO
- Son attitude vis-à-vis des internés du Camp de Rouillé
Ce dernier chef sera abandonné, dans son réquisitoire, par le commissaire du gouvernement. Sa conduite à l’égard des Juifs n’a pas été retenue contre lui, non plus que son acharnement à poursuivre de sa vindicte certains francs-maçons.
En revanche, l’affaire Renard est au cœur des débats. En observant soigneusement les faits, la responsabilité majeure en incombe à Leguay, sous-préfet adjoint d’Ingrand (délégué du ministre de l’Intérieur dans les territoires occupés). Mis en possession des documents accusateurs, Bourgain, avant d’aller plus loin, a consulté sa hiérarchie en envoyant le commissaire divisionnaire Pinet à Paris. Celui-ci a été reçu par Leguay qui a conseillé de poursuivre. Leguay a informé les Allemands de Paris, Bourgain a alors fait de même à Poitiers. Il se défendra d’avoir agi ainsi.
Bourgain reconnaît d’autant mieux la répression menée contre les défaillants du STO. Il considère que, dans les conditions du moment, la présence des requis relève d’un acte indiscutable de civisme.

Nombreux sont les témoins à décharge qui viennent dire tout le bien qu’ils pensent de l’accusé. Les dépositions de la sœur Chérer, du père Fleury, des prêtres et notables internés qu’il a fait libérer, pèsent d’un poids non négligeable dans la décision de la cour. L’ancien maire de Châtellerault vient même expliquer comment le préfet a fait relâcher un gardien de cimetière accusé de menées communistes.

Le procès n’a duré qu’une journée. A la question principale, le juré répond « NON ». A la question subsidiaire : « OUI » avec des circonstances atténuantes. Il est condamné à 8 ans de réclusion, à l’indignité nationale à vie, à la confiscation de ses biens. Le pourvoi en cassation est rejeté. Louis Bourgain est interné au pénitencier de Fontevrault.
En 1946, la valeur des biens confisqués est ramenée à cent mille francs.
Il est libéré en 1947.
Une mesure d’amnistie intervient en sa faveur en 1952.

Il retourne dès 1947 dans son village de Lanhelin (Bretagne) où il décède en 1970.

Article proposé et mis en ligne par Sabine Renard-Darson.

 

* : Jean-Henri Calmon