Robert Schuman à Poitiers et à Ligugé

mercredi 26 novembre 2008 dans Textes-Témoignages
Robert Schuman (1886-1963) est avocat. Il est élu en 1919 député de la Moselle. En 1940, il est nommé par Paul Reynaud sous-secrétaire d’Etat aux Réfugiés. Après l’armistice du 22 juin, il rentre à Metz. Il est arrêté le 14 septembre par la Gestapo. Il s’évade en 1942 et vit dans la clandestinité jusqu’à la fin de la guerre. Après la Libération, il deviendra Ministre des Finances, puis Chef du gouvernement français. Il est l’initiateur de la Communauté européenne par la Déclaration du 9 mai 1950. Il terminera son itinéraire politique comme Président du Parlement européen de 1958 à 1960.

Robert Schuman et Dom Basset

Premier homme politique arrêté en France par la Gestapo dès le 14 septembre 1940, Paul Reynaud, dans son gouvernement de 1940, l’avait nommé sous-secrétaire d’État pour les réfugiés ; Robert Holveck était son chef de cabinet

En 1939, pour rester proche des 50 000 réfugiés mosellans qui étaient dans le département de la Vienne, Robert Schuman avait décidé de les accompagner. Au début de septembre 1939, il arriva à Poitiers où il ouvrit un centre de réfugiés de la Moselle. Il était aidé dans ses tâches (aide à l’hébergement, au versement d’allocations, liens avec les autorités préfectorales et le service central des réfugiés) par le sous-préfet replié de Forbach, Robert Holweck, nommé secrétaire général du service des réfugiés. Il est resté à peu près 1 an à Poitiers, faisant des voyages à Paris, Metz ou Bordeaux pour assister à des conseils et trouver de l’aide pour les réfugiés mosellans. Il écrit : « Je séjourne ici depuis le 4 courant, au milieu des pauvres expulsés, épaves d’un siècle barbare. Leur sort est inégal. Ils trouvent ici beaucoup de bonnes volontés, souvent un empressement touchant, parfois une indifférence blâmable. Le problème est insoluble : faire vivre près d’un million de réfugiés, dans des conditions quelque peu humaines, dans une région comptant le même nombre d’habitants qui ont une autre façon de vivre, de se loger, de se nourrir. Il n’en résultera aucun rapprochement ; c’est le moins que l’on puisse dire. J’ai accepté une mission de bénévole, sans aucun caractère administratif, d’atténuer les heurts et de calmer les impatiences. Je réussis la plupart du temps et j’ai beaucoup de satisfactions intimes. Mais le malheur subsiste dans son étendue dramatique. Le courage des gens est dans l’ensemble admirable …/… L’exil est terrible » (28 septembre 1939).

Avec l’accord des autorités allemandes de Poitiers, il retourne à Metz en septembre 1940 pour « affaires personnelles de première importance, de la correspondance à détruire ». L’une de ses intentions était de retourner à Poitiers pour préparer le rapatriement des réfugiés mosellans. Le président de la police de Metz lui propose de collaborer avec les autorités allemandes. Schuman refuse, est arrêté, écroué à la prison de Metz où il est mis au secret.

Le 15 avril 1941 Robert Schuman fut envoyé dans le Palatinat d’où il s’enfuit, traversa la France en train, sous le pseudonyme de Robert Duren –inspiré du nom de sa mère- jusqu’à Poitiers. Il se cache alors chez Robert Holweck, son ami et ancien collègue de l’administration, préfet-délégué qui à ce titre protégea de nombreux juifs.

La venue inopinée de Robert Schuman à Ligugé, en 1942, est indissociable de l’action héroïque menée par les moines du monastère pendant la dernière guerre, aidés en cela par quelques habitants de la commune.

En juin 1940, les troupes allemandes s’installent dans la région. A Ligugé, le commandement prend position, la Kommandantur occupe la mairie et une cinquantaine d’hommes logent au monastère.

Très vite les autorités allemandes, aidées sans doute par quelques collaborateurs bavards, sont au courant de l’action résistante de la communauté monastique.

C’est dans ce climat dangereux que le 3 août 1942, très tôt le matin, Madame Holveck femme du Préfet-Délégué de la Vienne, arrive en voiture au monastère de Ligugé, avec à son bord M. Robert Schuman, recherché par toutes les polices allemandes. Tôt, ce matin du lundi 3 août 1942, la femme du Préfet délégué de la Vienne arrête sa voiture devant la porte basse du monastère de Ligugé. Au Frère Placide qui l’introduit dans le parloir du Père Abbé, elle remet sa carte pour demander une entrevue avec Dom Pierre Basset, alors abbé du lieu. Madame Holveck confie au Père Basset qu’elle a dans sa voiture un passager très compromettant et très menacé car évadé de Neustadt dans le Palatinat. Il s’agit donc de cacher Monsieur Robert Schuman en attendant de pouvoir lui faire franchir clandestinement, comme tant d’autres, la ligne de démarcation vers la zone non occupée, en direction de Montmorillon où le concours du sous-préfet est acquis. Les allemands viennent d’éventer la filière habituelle du préfet de Poitiers et l’activité résistante des moines (le père Lambert faisait partie du réseau Louis Renard) , connues pour leur efficacité à tel point que le Père Abbé et deux autres moines, les Pères Fontaine et Libet ont déjà été emprisonnés un mois en janvier 1941 mais relâchés, faute de preuve.

Le Père Abbé accepte cette périlleuse mission et pendant que les moines chantent l’Office à l’église, il monte installer ce nouveau reclus de 56 ans dans le couloir nord, du noviciat, au 2ème étage, exempt de tout passage. Le seul frère Jean Coquet du noviciat viendra lui porter en cellule les repas sur un portoir métallique mais par contre, le Père Abbé viendra chaque jour écouter longuement cet avocat, député de Metz, toujours réélu par les Mosellans depuis 1919 et parfaitement au courant, chiffres à l’appui, de la situation du IIIème Reich et des forces en présence. En sortant de chaque entretien dom Basset notait soigneusement tout sur un petit carnet exhumé à la Libération ! Le Père Abbé en reparlera publiquement en avril 1948 quand son interlocuteur, devenu chef du gouvernement, Président du Conseil, reviendra à Ligugé pour le décorer. Souvent il reparlera de cette expérience de totale liberté de faire ce qui lui plaisait, en dépit de la nécessaire et stricte clôture, dégourdissant ses grandes jambes dans ce couloir nord du second en l’absence des novices : au réfectoire, au chœur ou ailleurs. Jamais il ne regretta son choix de Poitiers, en dépit des grands risques courus, pour échapper à l’occupant omniprésent en ville et même dans des bâtiments du monastère de Ligugé.

La retraite forcée de Robert Schumann durera 10 jours.

Le matin du 13 août 1942, le départ prévu en voiture à essence s’effectuera en voiture à cheval, et quelques heures plus tard, M. Schuman se retrouvera au delà de la ligne de démarcation, en zone dite "libre", afin de poursuivre sa tâche dans la résistance.

Notre ermite aurait bien prolongé sa retraite bénédictine mais les allemands n’allaient pas tarder à promettre 100.000 marks à qui le leur livrerai et un mois plus tard le Père Aimé Lambert allait être arrêté avec le réseau Louis Renard avant d’être décapité à Wolfenbüttel. Le matin du jeudi 13 août, à 8 heures, le cheval attelé au break du monastère part en direction de Gizay. La première étape s’achève à 10 heures auprès de l’abbé Pierre Decourt, familier de ce genre de réception, parfois même nocturne ! Bien des fois le trop-plein du presbytère a trouvé refuge chez les proches voisins. Vers son autre paroisse, Chiré-les-bois, à pieds, l’abbé Decourt part avec Schuman rejoindre l’autre passeur, Georges Robin, avec lequel est franchie dans les bois la ligne de démarcation de la zone libre. Après deux ans de captivité, sur la petite route droite et poudreuse, Robert Schuman marche allègrement, enfin libre ! Ayant garé sa voiture, le sous-préfet de Montmorillon, monsieur Robert Rochefort, prévenu la veille par message codé de l’horaire prévu, vient au-devant du fugitif-captif et au nom de la France lui souhaite la bienvenue. Il confiera ensuite : « Ce qui m’a le plus frappé c’est, avec ses yeux bleus si étonnamment purs et cette tranquille assurance, l’extraordinaire sérénité de Robert Schuman, la paix en quelque sorte tangible émanant de sa personne ». L’intéressé répondra à une lettre de Robert Rochefort : « Nous sommes tous des instruments -biens imparfaits- d’une Providence qui s’en sert dans l’accomplissement des grands desseins qui nous dépassent. Cette certitude nous oblige à beaucoup de modestie, mais nous confère aussi une sérénité que ne justifieraient pas toujours nos expériences personnelles, considérées du point de vue simplement humain ». Après la nuit à Montmorillon, ce sera le train pour Lyon. Mais cette liberté recouvrée n’eut qu’un temps. Quand les allemands envahissent la zone jusque là non occupée et libre, donc tout le territoire français, la vie errante et clandestine de Robert Schuman reprend de communautés religieuses en prieurés

Le 17 avril 1948, Robert Schuman Président du Conseil, revient au monastère de Ligugé, afin de décorer Dom Basset de la Croix de Chevalier de la Légion d’ Honneur. Par ce témoignage de courage et de patriotisme, c’est à tous les moines de Ligugé que le gouvernement de l’époque à tenu à exprimer sa très haute gratitude.

Comment s’étonner qu’un tel homme soit devenu un des “Pères de l’Europe” ? Il en avait déjà une vision prophétique quand il associait avec conviction Dom Basset le Père Abbé de saint Martin de Ligugé à sa résolution :

« Il ne saurait être question de perpétuer la haine et nos ressentiments à l’encontre des Allemands. Tout au contraire, sans oublier le passé, il faudra les rallier et tout faire pour les intégrer dans le monde libre. Lorsque la paix sera revenue, il faudra, avec nos alliés, rechercher la cause des guerres et imaginer des structures rendant impossible le retour de tels cataclysmes. Les solutions ne pourront être trouvées que dans le cadre d’une Europe unifiée. Une telle chose a déjà été tentée, dans le passé, mais par la force brutale. Seule une entreprise démocratique sera susceptible de recueillir le consentement des nations. Cette fois, il faut faire table rase de toutes les ambitions territoriales génératrices de nouveaux conflits et chercher l’union de tous dans la coopération ».

Le Rabbin Elie Bloch accompagnait les réfugiés mosellans

Sources :
« Robert Schuman : du Lorrain des frontières au père de l’Europe » François Roth 2008
http://www.liguge.com/schuman.html
http:// www.abbaye-liguge.com Actualités/journée de l’Europe/09 mai 2008
http://www.rotary-district1790.com/clubs/saint_avold/schuman.html
« Le clergé poitevin face à la barbarie nazie » Abbé Jérôme de la Roulière
"Histoire de l’abbaye Saint-martin de Ligugé" de Lucien-Jean Bord

Texte rédigé par Sabine Renard-Darson